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Arthur Breitman : "L’industrie Web3 est actuellement surdimensionnée par rapport à la demande"

Arthur Breitman : "L’industrie Web3 est actuellement surdimensionnée par rapport à la demande"

Arthur Breitman : "L’industrie Web3 est actuellement surdimensionnée par rapport à la demande"

Arthur Breitman est quelqu’un de rare dans les médias. En quelques années, le créateur français de la blockchain Tezos n’a donné que peu d’interviews, mais pour The Big Whale, il a accepté de se prêter de nouveau à l’exercice.

The Big Whale : Paris accueillait la semaine dernière l’Ethereum Community Conference (EthCC) qui a réuni plus de 5000 personnes. Vous en avez profité pour organiser des événements autour de Tezos. Comment va le projet ?

Arthur Breitman : Les choses vont bien ! Nous avons de nombreux chantiers sur Tezos. Actuellement, nous sommes en train de passer à l’échelle avec les rollups qui sont des couches secondaires du protocole. Après, nous allons avoir le sujet des couches de “disponibilité des données” qui vont permettre de décentraliser encore davantage les rollups.

Parallèlement à cela, nous avons aussi annoncé le lancement d’un rollup EVM (compatible avec la machine virtuelle d’Ethereum, ndlr) sur Tezos.

Qu’est-ce qui vous pousse à proposer des rollups ? C’est compréhensible pour une blockchain comme Ethereum qui a des soucis de congestion pour ses opérations, mais ce n’est pas le cas pour le réseau de Tezos…

C’est une bonne question. En réalité, les rollups sont une très bonne chose pour le développement des blockchains, et ce, à deux niveaux. Il y a d’abord l’approche la plus connue, c’est-à-dire horizontale, avec la possibilité d'avoir plusieurs rollups qui tournent en parallèle, et se parlent entre eux, tout en étant connectés à la blockchain principale.

Puis il y a l’approche plus verticale avec des rollups qui offrent une puissance de calcul plus importante. Nous allons avoir une séparation entre le consensus - qui réclame beaucoup de décentralisation - et l’exécution. Le layer 1 va se concentrer sur la “disponibilité des données” et le consensus, tandis que le rollup va gérer l’exécution. Tout cela rend l’infrastructure plus efficace.

Quel est le but de ces innovations ?

De permettre à Tezos de rester compétitif et innovant (lire notre enquête sur Tezos). En plus, elles permettent d’optimiser l’interopérabilité du protocole et donnent la possibilité à d’autres machines virtuelles de fonctionner dessus.

Était-ce pour autant aussi important d’améliorer la scalabilité de Tezos ?

J’en suis convaincu. Ce n’est pas parce que les blocs ne sont pas tous remplis qu’il ne faut pas améliorer la scalabilité d’un protocole, bien au contraire ! Si un jeu vidéo qui compte 10 millions d’utilisateurs souhaite passer sur une blockchain, il faut être en mesure de lui proposer une infrastructure assez robuste pour accueillir tout le monde.

Ce serait une erreur de voir les choses de manière trop parcellaire, il faut avoir une vision globale. Alors que beaucoup de projets la négligent, la scalabilité a toujours fait partie de nos priorités. En 2018, nous avons été la première grande blockchain à utiliser l’algorithme de consensus à preuve d’enjeu (Ethereum l’utilise depuis septembre 2022, ndlr).

Quelles performances la blockchain Tezos va-t-elle pouvoir atteindre ?

Nous avons démontré que le réseau pouvait gérer un million de transactions par seconde grâce à 1000 rollups, sachant que chaque rollup est capable de gérer 1000 transactions par seconde.

D’ici peu, nous espérons qu’à lui seul, un rollup pourra assurer un million de transactions par seconde ⚡️.

Vous lancez un rollup EVM, c’est-à-dire compatible avec la langage d’Ethereum. N’est-ce pas un aveu de faiblesse pour Tezos par rapport à Ethereum ?

C’est un choix très pragmatique. Certains voient des avantages à développer des projets dans le langage d’Ethereum, d’autres dans celui de Tezos. Nous n’allons pas nous couper d’une partie des développeurs de la communauté pour des raisons idéologiques. Le but est d’être ouvert au plus grand nombre.

Considérez-vous que l’EVM s’est imposé comme un standard dans l’industrie ?

Non, je ne pense pas. Ethereum est dominant dans le secteur blockchain, mais il n’y a actuellement que 5000 développeurs Ethereum dans le monde. Si on compare ces chiffres à ceux des communautés de WebAssembly, Python ou Javascript, on se rend compte que la communauté Ethereum reste encore petite.

Que pensez-vous d’Ethereum depuis son passage à la preuve d’enjeu ?

Je trouve qu’ils ont fait une erreur dans le design de leur preuve d’enjeu, notamment avec les Liquid Staking Derivatives (lire notre enquête) qui permettent d’obtenir des tokens représentant ce que vous avez immobilisé dans le protocole pour contribuer à sa sécurité.

Certains jugent que cela rend le marché plus liquide et efficace, car vous pouvez les utiliser dans la finance décentralisée (DeFi), mais je pense que cela réduit la décentralisation du protocole. Aujourd’hui, un acteur comme Lido pèse un tiers du staking d’Ethereum…

Lido n’est pas une seule entité. Il y a en réalité 30 validateurs…

Je ne sais pas combien de personnes contrôlent des machines sur Lido, d’ailleurs je ne pense pas que Lido ait de mauvaises intentions, mais cela crée une sorte de centralisation.

Quel est le plus gros risque selon vous ?

La censure des transactions. Avec un tiers du staking, ils peuvent le faire.

L’Europe est souvent décrite comme l’épicentre du Web3, êtes-vous d’accord ?

L’Europe est clairement un pôle d’attraction, mais je vois aussi beaucoup de choses en Asie et aux États-Unis.

Quel regard portez-vous sur Nomadic Labs, dont le rôle est central dans le développement de l’écosystème Tezos ?

Nomadic Labs, qui a des équipes en France et au Benelux, a une double activité, à la fois technologique et commerciale.

Ils doivent développer le cœur technologique de Tezos, et aussi faire en sorte que les entreprises utilisent cette technologie. Les équipes ont remporté plusieurs succès comme on a pu le voir avec Stables, le projet de PMU sur lequel ils ont travaillé.

Est-ce l’un de vos projets préférés ?

C’est un très bon projet parmi beaucoup d’autres, et c’est surtout l’un des plus récents !

The Big Whale a révélé il y a dix jours qu’Edenred avait expérimenté son Ticket Restaurant sur Ethereum. Êtes-vous déçus qu’ils n’aient pas choisi Tezos ?

Maintenant que nous avons un rollup EMV, ce n’est pas impossible qu’ils travaillent avec nous un jour (sourire).

Quels sont les grands défis qui attendent l’écosystème Web3 dans les années à venir ?

L’industrie Web3 est aujourd’hui surdimensionnée par rapport à la demande. L’écosystème Web3 est comme une ville où on aurait construit plein d’immeubles qui cherchent aujourd'hui à être habités.

Au-delà de cette question, les fondamentaux n’ont pas changé. Le Web3 peut améliorer beaucoup de choses, du secteur financier à l’art. Grâce à Tezos, vous pouvez prouver l’authenticité d’une œuvre. Ce n’est pas un hasard si Tezos compte une importante communauté artistique.

S’il y a trop d’infrastructures, qu’est-ce qui vous fait dire que Tezos survivra ? Pourquoi d’autres blockchains ne pourraient pas prendre votre place ?

Personne ne peut dire à quoi ressemblera le paysage Web3 dans quelques années, et c’est pour cette raison que nous cherchons à innover autant et à être au plus proche des besoins de la communauté. Mais j'attache une importance capitale à ce qui est pérenne et porteur de sens. Dès que nous avons identifié qu’il y avait un marché de l’art sur Tezos, nous avons poussé pour offrir des outils aux artistes.

Pensez-vous, comme beaucoup, que l’intelligence artificielle (IA) a remplacé le Web3 ?

Il y a une vraie tendance, c'est évident. En plus de cela, l’IA a eu la bonne idée de faire parler d’elle au moment où les marchés cryptos n’étaient pas au mieux, donc le phénomène a été amplifié, et nous avons vu des fonds d’investissements changer leur fusil d’épaule.

Pour moi, la révolution de l’IA remonte surtout à 2020 avec l’annonce de GPT-3 par OpenAI. Je ne comprends pas pourquoi il a fallu attendre plus de 2 ans et la sortie de l’interface ChatGPT pour que les fonds d’investissement s’en rendent compte.

Quelle est votre opinion au sujet d’OpenAI, l’entreprise qui développe ChatGPT ?

Je suis assez partagé. D’un côté, il faut reconnaître qu’ils sont excellents techniquement, et qu’en plus ils disposent du soutien de géants (comme Microsoft, ndlr). De l’autre, j’ai des inquiétudes sur les risques que nous fait courir l’intelligence artificielle, notamment si on en perd le contrôle.

Je pense qu’OpenAI et Sam Altman ont d’ailleurs bien identifié ces risques. Ils sont conscients de ce qui se joue, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils ont récemment annoncé qu’ils allaient dédier 20% de leur puissance de calcul à des projets de sécurité pour éviter des catastrophes liées à l’intelligence artificielle.

Quel serait le pire scénario pour l’humanité avec le développement de l’IA ?

Il y en a plein, mais nous pourrions avoir une planète Terre recouverte de panneaux solaires qui serviraient à alimenter la puissance de calcul d’intelligences artificielles. Inutile de vous dire que dans ce scénario, les être humains n’ont pas le premier rôle.

Aujourd’hui, les machines ne sont pas très dangereuses, mais imaginez un robot, un robot aspirateur par exemple, qui serait beaucoup plus intelligent que ceux que nous trouvons actuellement sur le marché. Si celui-ci voulait être sûr de bien remplir son rôle d’aspirateur, il pourrait aller jusqu’à empêcher les être humains d’aller dans les pièces qu’il est censé nettoyer, voire même tout faire pour ne jamais être éteint, afin de remplir la mission pour laquelle il a été programmé…

Est-ce que le Web3 pourrait avoir un rôle positif dans le développement de l’intelligence artificielle ?

J’aimerais que ce soit le cas, mais pour être honnête, je n’y crois pas trop. Il y a beaucoup de marketing chez ceux qui prétendent cela.

Le projet Worldcoin, qui lancé son token lundi, prétend l’inverse, se trompent-ils ?

Worldcoin repose sur le scan de l’iris de l’oeil, mais comme tout système, il n’est pas parfait. Il est toujours possible de tromper la machine en générant des images.

De plus, la clé privée que vous obtenez à l’issue du scan peut être partagée. Au mieux, cela prouve qu’à un moment donné quelqu’un s’est fait scanner son iris et a reçu une clé privée, mais ce n’est pas valable dans le temps. Les clés privées peuvent être revendues, trafiquées, etc. Je pense que le projet rate son objectif.

Quelles sont, selon vous, les motivations de Sam Altman ?

Je pense que ce qui l’intéresse avec Worldcoin, c’est la question du revenu universel. Il paraît assez évident que l’intelligence artificielle va détruire de nombreux emplois et qu’il faudra un revenu de base pour une partie de la population.

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