Sequoia Capital : “La crypto est l’un des deux gros secteurs de ces 10 prochaines années”
Publié le
Published on
20/9/2022

Sequoia Capital : “La crypto est l’un des deux gros secteurs de ces 10 prochaines années”

Web3, Bitcoin, Europe... Dans une longue interview, Shaun Maguire et Pat Grady (associés chez Sequoia) reviennent sur la stratégie du fonds américain qui investit massivement dans les cryptos.

­Quel est le point commun entre Google, LinkedIn, PayPal et Facebook ? Sequoia Capital. En 50 ans d’existence, le fonds d’investissement américain a été de presque tous les bons coups dans la Tech. Et il compte bien essayer d’en faire de même dans la crypto et le Web3. Le géant californien, qui gère un peu plus de 80 milliards de dollars d’actifs, veut en tout cas s’en donner les moyens, comme nous l’ont expliqué deux de ses responsables dans une interview croisée.

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👉 L'actu. Le fonds américain spécialisé dans les technologies a créé un fonds dédié aux cryptos d’un peu plus de 500 millions de dollars.

👉 Le contexte.  Avec la baisse des marchés, de nombreuses entreprises sont fragilisées.

👉 Pourquoi c'est important. Sequoia Capital est l’un des plus gros fonds de capital-risque de la planète (86 milliards de dollars d’actifs sous gestion). Ses deux associés, Shaun Maguire et Pat Grady, ont reçu The Big Whale 🐳.

The Big Whale : Vous êtes actuellement de passage à Paris. Pourquoi ? Êtes-vous là pour investir, pour prospecter ?

Shaun Maguire : C’est important pour nous d’être actifs en ce moment, de nous montrer, parce que les marchés ont certes baissé, mais les opportunités sont toujours là, notamment en France et en Europe. Il y en a même peut-être plus que jamais.

Pourquoi vous intéressez-vous à la crypto et plus globalement au Web3 ?

Pat Grady : Le but d’un fonds comme Sequoia Capital est d’identifier les prochaines grandes tendances. Regardez Snowflake, DoorDash ou Zoom… Ces entreprises dans lesquelles nous avons investi assez tôt sont toutes des leaders dans leur domaine. Lorsque vous regardez quels sont les prochains secteurs d’avenir, ceux dans lesquels il va y avoir de nouveaux leaders, vous identifiez deux thématiques : l’intelligence artificielle et la crypto.

La crypto est l’un des deux gros secteurs de ces 10 prochaines années. Il y a des perspectives énormes. Et comme le dit Shaun, le bear market (marché baissier, ndlr) représente une belle opportunité. Certaines entreprises valent beaucoup moins alors que leur business et leurs perspectives n’ont pas bougé d’un pouce.

Quelle est la composition de votre portefeuille ? Dans quelles sociétés cryptos avez-vous investi ?

Shaun Maguire : Nous avons déjà fait beaucoup d’investissements. Certains dans des groupes comme FTX ou Fireblocks, d’autres dans des layers 2 et même des investissements très tôt dans des petites start-up.

Lesquelles par exemple ?

Shaun Maguire : EthSign, Strips Finance, Iron Fish, Espresso, Handshake… Nous ne communiquons pas sur tous nos investissements. Au total, Sequoia Capital a fait une cinquantaine d’investissements dans la crypto.

Est-ce que la baisse des marchés ne vous incite pas à moins investir ?

Pat Grady : Au contraire, ce serait une erreur de ne pas investir en ce moment en sachant que c’est dans les périodes de baisse que se créent et se développent les meilleurs projets. Aujourd’hui nous sommes pleinement mobilisés avec nos fonds “classiques” (early, growth, late stage…) et notre fonds dédié aux cryptos.

Pourquoi avoir un fonds dédié crypto ?

Shaun Maguire : Sequoia Capital a historiquement plusieurs types de fonds technologiques qui correspondent à la taille des entreprises dans lesquelles nous avons investi. Mais la thématique crypto est si particulière que l’on a décidé de créer un fonds dédié (une première pour Sequoia, ndlr) parce que certains projets crypto ont des caractéristiques et affichent des performances qui ne sont pas vraiment mesurables avec les outils existants. Prenez le cas des tokens. C’est un instrument super intéressant, mais qui ne se valorise pas du tout selon les standards habituels comme les actions.

Comment faites-vous pour conserver vos tokens ? En Europe, c’est encore un sujet assez compliqué…

Pat Grady : Aux États-Unis aussi. Nous avons créé notre propre infrastructure pour stocker les tokens et nous travaillons aussi avec des groupes comme Coinbase, FTX et Fireblocks pour les conserver. Je dirais qu’actuellement il n’y a pas une seule solution satisfaisante, donc nous travaillons avec plusieurs partenaires.

Quel montant sera réservé aux investissements crypto ?

Pat Grady : Nous avons un fonds crypto d’un peu plus de 500 millions de dollars et les autres fonds Sequoia investissent aussi, donc ça fait de l’argent. C’est possible que nous investissions des milliards de dollars.

Comment vos investissements sont-ils répartis ?

Shaun Maguire : Sequoia Capital est divisé en plusieurs structures. Il y a l’entité “occidentale” avec les Éats-Unis et l’Europe qui doit représenter 25 investissements cryptos, l’entité en Chine qui doit représenter une dizaine de projets et celle en Asie du Sud-Est qui doit en représenter une vingtaine, ce qui en fait une cinquantaine au total.

Quelle est l’activité crypto qui vous intéresse le plus ? La finance décentralisée, les NFT, le gaming ?

Shaun Maguire : Au risque de vous décevoir, le vrai sujet pour nous est celui des infrastructures. Il y a encore tellement de choses à faire à ce niveau-là. Les wallets (portefeuilles) ne sont pas encore très efficaces, la plupart des blockchains n’arrivent pas à passer à l’échelle… Même les activités de conservation ne sont pas satisfaisantes. Tout est à faire dans l’industrie.

Après d’un point de vue plus personnel, je m’intéresse beaucoup à tout ce qui est lié à la “DeFi” (finance décentralisée). Je m’intéresse aussi beaucoup aux NFT et au gaming. Je suis un gros joueur de Dark Forest. Mais c’est pareil, nous ne sommes qu’au tout début de la vague. La plupart des jeux “crypto” ont aujourd’hui une audience assez faible. Et pour la DeFi, les questions réglementaires sont encore très nombreuses.

Et vous Pat ?

Pat Grady : Le sujet des infrastructures est, en effet, déterminant. Quand nous regardons le sujet des cryptos, nous voyons une vraie ressemblance avec ce qu’il s’est passé avec Internet dans les années 1990. Avant d’avoir des services comme Google, Amazon et autres, il a fallu créer les infrastructures. C’est exactement cette période que nous vivons dans la crypto. Nous sommes comme en 1996 avec Internet. C’est pour cette raison que ça ne sert à rien aujourd’hui de chercher le service parfait dans la crypto. Les infrastructures sont encore en train d’être bâties et c’est sur elles qu’il faut investir.

Quel est l’écosystème crypto le plus ambitieux pour vous ?

Shaun Maguire : Pour moi, c’est Ethereum. Je m’intéresse à cet écosystème depuis des années. Après, même si je suis très optimiste sur Ethereum, notamment avec le “Merge” (le passage à la Proof-of-Stake plus économe en énergie) qui arrive en septembre, je souhaite que les autres layers 1 réussissent aussi. Mais Ethereum a les plus gros projets.

Et Solana ? Vous avez aussi investi dedans et ils viennent de connaître un nouveau hack…

Shaun Maguire : Nous allons attendre d’en savoir un peu plus précisément sur ce qu’il s’est passé. J’étais plutôt sceptique sur Solana il y a encore quelques mois, je les trouvais assez centralisés et avec des lacunes techniques. Mais ils ont apporté des choses intéressantes, ils ont fait des progrès. Il y a beaucoup plus de validateurs, le nombre de wallets a augmenté, même si comme on vient de le voir, il y a encore des failles.

Quelle est la principale différence entre Sequoia et les autres fonds sur la crypto ?

Pat Grady : Nous voulons être le pont entre la crypto et le reste du monde. C’est par exemple pour cette raison que nous ne sommes pas des “maxis” sur Bitcoin ou Ethereum. Sequoia Capital est ouvert à tous les projets. Et l’avantage que nous avons, c’est que nous ne faisons pas que de la crypto, nous investissons dans toutes les technologies, ordinateur, cloud, intelligence artificielle, et donc crypto, ce qui nous oblige à sélectionner les meilleurs projets. C’est ce qui fait notre succès depuis 50 ans (Sequoia a été créé en 1972, ndlr).

En parlant des meilleurs projets, que pensez-vous de l’écosystème français. Vous avez investi dans Multis. Qui d’autres ?

Shaun Maguire : Nous avons déjà investi dans 3 projets cryptos en France. Multis en fait partie, il y en a d’autres, mais nous n’avons pas encore communiqué dessus. L’écosystème français est très intéressant, vous avez parmi les meilleurs projets, parce que lorsqu’on parle de crypto, on parle de mathématiques et la France a l’une des meilleures écoles en la matière.

Depuis combien de temps avez-vous des bureaux en Europe ?

Pat Grady : Nous investissons depuis longtemps en Europe, mais nous n’avons une présence physique ici que depuis 18 mois. Ce qui pourrait vous étonner, c’est que le pays dans lequel nous avons le plus investi dernièrement est la France (toutes activités confondues). Depuis 2020, la France doit représenter 50% de nos investissements en Europe.

Que pensez-vous du terme “Web3” ? N’est-il pas trop marketing ?

Pat Grady : La vraie question est de savoir quels problèmes les cryptomonnaies sont censées résoudre. Aujourd’hui, le vrai problème d’Internet c’est qu’il est essentiellement axé sur l’exploitation des données. Je pense que les cryptos et le Web3 ont la possibilité, je dis bien la possibilité, de régler ce problème. Comment ? Les utilisateurs ne les contrôlent pas, donc il faut développer une identité numérique qui permettra à chacun d’être souverain et d’autoriser une banque, une compagnie aérienne, un hôpital à consulter leurs données…

Ce contrôle des données permettra aux utilisateurs de reprendre le contrôle. Les entreprises devront payer pour avoir accès aux données ou diffuser de la publicité aux utilisateurs. L’identité est un sujet essentiel. Le deuxième sujet essentiel, c’est la valeur sur Internet, c’est-à-dire la monnaie justement. Si vous mettez l’identité et la valeur ensemble, alors vous avez un nouvel Internet, plus sûr et plus efficace. C’est un changement considérable.

Shaun Maguire : Le Web3 correspond à une nouvelle couche d’Internet qui va apporter des choses aussi essentielles que l’identité et la valeur. Les gens utilisent des définitions différentes. Pour certains, c’est un Internet totalement décentralisé où toutes les entreprises et les applications seront décentralisées : Google sera décentralisé, Twitter sera décentralisé... Ce n’est toutefois pas réaliste et pas forcément indispensable. Pour moi, le Web3 sera à 95% comme l’Internet actuel, mais avec la possibilité pour les gens de contrôler leurs données.

Sequoia Capital pourrait-il investir dans l’infrastructure de Bitcoin ?

Shaun Maguire : Oui bien sûr. Bitcoin a l’avantage énorme d’être totalement décentralisé. Ethereum offre de son côté offre plus de services, notamment avec les NFT et la DeFi.

Quand pensez-vous que le bear market sera terminé ?

Pat Grady : Cette question ! (rires). Personne ne le sait, et si nous le savions, nous ne serions pas là avec vous. La seule vraie différence entre ce bear market et les autres, c’est le rôle de la Fed. Jamais elle n’a été dans cette situation, avec une telle inflation, depuis que les cryptos existent, donc c’est impossible de savoir ce qu’il va se passer. Ce qui est sûr, c’est que l’argent va être plus cher dans les années qui viennent. N’oublions pas non plus d’où nous venons : sur ces deux dernières années, le marché des cryptos a connu une croissance assez dingue. Fin 2021, il pesait 3000 milliards de dollars ! Donc il faut digérer tout cela.

Comme on l’a dit un peu avant, les prix des cryptomonnaies sont importants, mais le plus important est ce qui se construit, les projets qui se développent, et de ce point de vue là il n’y a jamais eu autant de développeurs et de créateurs dans l’écosystème. Le marché va repartir, mais en attendant, il faut construire. Qui imaginait lors du bear market de 2018 qu’il y aurait autant de nouveaux projets, que les NFT auraient pris une telle ampleur, que la DeFi se serait autant développée ? Il se passera la même chose dans les années qui viennent.

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