Fatih Balyeli : “Un groupe comme EDF a un rôle à jouer dans le Web3”
Publié le
Published on
October 20, 2022

Fatih Balyeli : “Un groupe comme EDF a un rôle à jouer dans le Web3”

Créée en 2020, Exaion, la filiale Web3 du géant français de l’énergie, est désormais un acteur installé dans l’univers des cryptos. On en a parlé longuement de ses ambitions avec son responsable, Fatih Balyeli.

­­­­The Big Whale : Comment peut-on présenter Exaion et son activité ?

Fatih Balyeli : Nous sommes un fournisseur de services et d’infrastructures Web3. Quand je parle de Web3, je fais référence à la blockchain, aux métavers et au edge computing (une méthode d'optimisation employée dans le cloud, ndlr). Nous ne faisons pas d’applicatif, mais de l’infrastructure. Nous sommes la couche technologique que l’on met à la disposition de ceux qui développent des protocoles ou des applications. J’aime bien nous présenter comme le Amazon Web Services (AWS) du Web3.

En parlant d’un géant comme Amazon, Exaion n’est pas une entité autonome. Vous êtes une filiale à 100% d’EDF. Quelle mission avez-vous au sein du groupe ?

Nous avons plusieurs missions qui se déclinent selon deux grands axes. D’abord nous voulons contribuer à réduire l’empreinte carbone de l’industrie crypto : nos centres de données sont installés dans le Nord de la France et leur mix énergétique provient du nucléaire et de l’éolien.

Concernant la puissance de calcul que nous utilisons, celle-ci est alimentée par de l’énergie hydraulique 100% renouvelable au Canada. Nous utilisons de l’énergie décarbonée. C’est important d’avoir ce point en tête parce que c’est ce qui nous différencie de nos concurrents (Infura, Blockdaemon, ndlr.) qui opèrent aux États-Unis ou en Chine.

L’autre principal axe de notre action est d’accompagner la numérisation d’EDF et de l’aider à se positionner sur les nouvelles technologies. Il faut le souligner, EDF est le premier géant européen à avoir créé sa filiale Web3. Nous voulons être pionnier sur les nouvelles technologies et Exaion a été conçu pour ça.

Exaion est-il une simple aventure ou alors un élément stratégique pour EDF et plus globalement pour la France ?

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Je pense que l’on peut se ranger dans la seconde catégorie.

Quel parcours avez-vous suivi avant de vous retrouver à ce poste ?

J’ai une formation d’ingénieur et j’ai également fait une école de commerce. Avant de rejoindre EDF, j’ai d’abord travaillé dans la finance comme trader chez BNP Paribas à Hong Kong et à Londres, puis j’ai eu quelques expériences entrepreneuriales. Mon arrivée chez EDF coïncide avec la création en 2017 du fonds de capital-risque EDF Pulse Ventures. J’ai ensuite lancé Exaion en janvier 2020.

Quelle est votre expérience dans le Web3 ?

Je me suis plongé dans les cryptos et le Web3 à travers la finance. Je vous avoue que j’ai été assez perturbé lorsque j’ai découvert et vu l’émergence de Bitcoin car j’avais du mal à conceptualiser l’émission d’une monnaie qui ne soit pas gérée par une banque centrale. Ça allait tellement à l’encontre de ce qu’on m’avait appris et de ce que j’avais vu sur les marchés !

Après Bitcoin, j’ai découvert beaucoup d’autres applications et de projets comme Ethereum. Pour moi, il y a plusieurs générations de protocoles cryptos qui se distinguent selon beaucoup de choses : la technologie, le fonctionnement, la consommation énergétique…

Qu’est-ce qui a motivé la création d’Exaion ?

Lorsque j’étais dans le capital-risque, j’ai longtemps cherché une start-up capable de développer des projets cryptos en lien avec les grands groupes, les institutionnels. Ne l’ayant pas trouvé, j’ai décidé de la créer !

Combien de personnes travaillent dans votre structure ?

Nous sommes actuellement une trentaine (31 précisément). Une majorité est en poste dans la Tour EDF de La Défense à côté de Paris, tandis que les autres sont répartis autour de nos datacenters et en régions (Normandie, Bretagne, Occitanie, Rhône-Alpes, Grand Est, Lyon).

En ajoutant les prestataires, nous ne sommes pas loin de la cinquantaine de collaborateurs. Les profils chez Exaion sont très variés : experts d’infrastructure, développeurs blockchain, développeurs front-end et back-end, experts en sécurité et cybersécurité, experts de l’énergie, commerciaux, communication, etc…

Comment Exiaon est-il financé ?

Nous venons de boucler une levée de fonds (série A) avec EDF. Je ne peux pas dévoiler le montant exact.

Sur quels projets avez-vous travaillé ?

Ces derniers mois, nous avons travaillé avec les équipes de BNP Paribas et d’EDF Renouvelables dans le cadre de la première tokenisation d’une obligation pour le financement d’un projet d’énergie renouvelable.

Nous avons aussi accompagné Société générale, Goldman Sachs et Santander pour l’émission de la première obligation basée sur la blockchain. C’était une opération de 100 millions d’euros pour le compte de la Banque européenne d’investissement. Enfin, nous avons travaillé avec la société Progiss pour la dématérialisation d’éléments liés à l’animation et aux effets spéciaux, ainsi qu’avec le projet Klapcoin qui veut soutenir la diversité du cinéma français.

Comment voyez-vous la France dans l’univers du Web3 ?

Nous avons tout pour devenir les champions du monde du secteur. De part notre situation géographique, la France est dans une position idéale pour gérer un business de centres de données sans avoir à recourir à beaucoup de refroidissement grâce au free cooling (une méthode qui utilise l’air extérieur pour faire baisser la température, ndlr). À ce sujet, la Normandie est particulièrement bien placée car le climat n’est ni trop froid ni trop chaud.

De plus, nous avons le mix énergétique le plus décarboné en Europe et l’un des meilleurs dans le monde. Pour quelle raison ? Parce que nous avons le nucléaire. Nous sommes capables de construire un environnement numérique éco-responsable.

Dans une interview publiée en avril dans The Big Whale, Emmanuel Macron appelait à construire des géants européens technologiques spécialisés dans quelques briques précises du Web3. Est-ce que vous vous retrouvez dans ce discours ?

Ce qui a été dit par le président dans cet entretien reflète toute l’ambition d’Exaion ! Un groupe comme EDF a un rôle à jouer dans le Web3.

Exaion est récemment arrivé sur le marché canadien. Pensez-vous aller aux États-Unis ?

Ce marché est très difficile car il y a beaucoup de compétition et tout coûte très cher. Un développeur français coûte 70.000 euros, alors qu’un développeur américain coûte 350.000 dollars, soit cinq fois plus ! Et c’est pareil pour les bureaux.

Si nous voulions avoir la même activité aux Etats-Unis qu’en France, nous aurions besoin de beaucoup plus de capitaux. C’est néanmoins un marché que nous regardons évidemment de près. Mais dans l’immédiat, nous sommes concentrés sur le Canada où nous avons déjà investi plus de deux millions d'euros et où nous prévoyons l’ouverture d’une vingtaine de datacenters.

Quelle expérience retirez-vous de votre collaboration avec l’écosystème Tezos pour lequel vous êtes validateurs ?

Nous aimons toujours mettre les technologies françaises en avant ! Actuellement, nous gérons la grande partie des nœuds qui sont hébergés en France. Nous avons une très bonne relation avec les Français de Nomadic Labs, qui est une sorte de cabinet de recherche et développement de l’écosystème Tezos (lire notre enquête).

Tezos n’est pas le seul protocole que vous utilisez. The Big Whale a récemment révélé que vous assuriez la gestion de plus de 150 nœuds Ethereum…

Nous sommes agnostiques au niveau des protocoles. Nous travaillons beaucoup avec Ethereum sur lequel nous participons à la validation des transactions, mais aussi avec Hedera, Energy Web, Polkadot, Cosmos et Avalanche.

Historiquement, nos liens les plus forts sont avec Ethereum et Tezos. Dans le cas d’Ethereum, la plupart des nœuds que nous opérons le sont pour le compte de clients, notamment les Français de Just Mining. Mais nous gérons également 10 nœuds de validation en propre.

Est-ce le passage d’Ethereum à la preuve d’enjeu, qui consomme beaucoup moins d’énergie, qui vous a décidé ?

Plusieurs de nos clients utilisaient Ethereum bien avant le Merge. Mais lorsqu’il y a eu le début des expérimentations sur Ethereum 2.0, nous avons immédiatement basculé dessus. Comme nous avions la roadmap technique, nous savions qu’Ethereum serait un jour moins énergivore. Nous ne nous sommes jamais intéressés aux protocoles qui ne prévoyaient pas de passer à la preuve d’enjeu.

Qu’est-ce qui vous plaît dans Ethereum ?

La preuve d'enjeu évidemment. Mais c’est surtout une très belle technologie qui a fait beaucoup de progrès. Elle prend en considération son écosystème, les équipes tiennent compte des retours des utilisateurs. Elle est dans une logique d’amélioration continue, contrairement à… Bitcoin.

Vous n’avez jamais envisagé de miner des bitcoins chez EDF ?

À mon niveau et à celui d’Exaion, cela a toujours été hors de question. Je ne peux pas prendre la parole au nom du groupe, mais du côté d’Exaion nous ne voulons pas y aller pour des raisons énergétiques. Cela ne nous empêche toutefois pas de nous intéresser à l’écosystème : nous proposerons bientôt un explorateur de transactions en bitcoins qui, lui, n’est pas énergivore.

Pourtant, et vous êtes bien placé pour le savoir, le bitcoin a montré qu’il pouvait être intéressant lorsqu’il consommait les surplus invendus des producteurs d’énergies renouvelables…

Beaucoup de mineurs disent qu’ils consomment l’énergie dite “fatale”, mais sur le terrain c’est moins vrai. La plupart du temps, les installations d’énergies renouvelables ne sont pas reliées au réseau.... Les installations sont financées à 100% par des sociétés privées dans l’unique but de miner des bitcoins !

Et lorsqu’elles sont reliées au réseau électrique, n’est-ce pas un moyen efficace de soutenir la transition énergétique ?

Lorsque le réseau électrique du Texas a lâché lors de l’hiver 2021, des gens n’ont pas été capables de se chauffer alors que des installations minaient du bitcoin à quelques kilomètres. Pour moi, cela pose un problème car cette électricité aurait pu servir à alimenter des foyers. Il n’y a que deux hypothèses possibles : soit les mineurs n’étaient pas connectés au réseau, soit ils ont estimé que le minage était plus rentable que la revente d’électricité. Pour nous, ça n'a pas de sens.

On peut néanmoins mettre en place du délestage, comme au Québec, où les mineurs acceptent contractuellement d’éteindre leurs installations lorsque la demande en électricité est très forte…

Sur ce cas précis, je ne sais pas, puisque nous n’avons jamais été dans le business du minage de bitcoins.

EDF ne pourrait-il pas imaginer un accord avec les mineurs dans lequel il serait prévu un système de délestage?

Il faudrait faire une analyse complète du cycle et du marché… Mais comme je vous le dis, je ne connais pas trop l’écosystème du Bitcoin, car il ne m’a jamais vraiment intéressé. Nous avons l’objectif très ambitieux de venir en aide à la communauté blockchain en construisant des infrastructures éco-responsables et décarbonées. Je n’ai pas souhaité regarder dans quels cas spécifiques nous pouvions créer de la valeur avec le protocole Bitcoin. On se positionne sur des enjeux beaucoup plus vastes et structurels.

Pourriez-vous jouer un rôle dans le futur euro numérique ?

Oui, totalement. L’euro numérique tournera sur des infrastructures souveraines et européennes. Actuellement, le seul acteur européen en mesure de le faire est Exaion, et personne d’autre. Une fois que les États et la Banque centrale européenne se seront entendus sur les contours du projet, nous serons en mesure de mettre à disposition notre infrastructure et notre savoir-faire.

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