Pascal Gauthier (Ledger) : “Les plateformes doivent servir à acheter et vendre des cryptos, pas à les conserver”

Pascal Gauthier (Ledger) : “Les plateformes doivent servir à acheter et vendre des cryptos, pas à les conserver”
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Dans une interview à The Big Whale, le patron du fabricant des Nano (S et X) revient sur la chute de FTX et toutes les questions qu’elle pose à l'industrie crypto.

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The Big Whale : FTX vient de faire faillite dans ce qui s’apparente à une vaste escroquerie. Quel regard portez-vous sur l’affaire ?

Pascal Gauthier : C’est une situation très compliquée parce que nous n’avons pas encore tous les éléments. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a beaucoup de victimes et que tout ça aurait pu être évité si les cryptos étaient bien sécurisées. C’est ce que nous répétons depuis sept ans chez Ledger.

Il faut quand même se rendre compte que chez FTX seulement quelques personnes pouvaient accéder et manipuler les fonds de plus d’un million de clients. C’est complètement dingue. Heureusement tous les exchanges ne fonctionnent pas comme cela. Quand vous allez sur Kraken, ils vous conseillent de garder vous-même vos cryptos.

Est-ce que cette affaire marque la fin des plateformes centralisées ?


Cela fait des années qu’il y a un débat entre la centralisation et la décentralisation.

Nous sentions bien ces derniers temps que c’était la centralisation qui tenait la corde avec des gros acteurs comme FTX qui devenaient vraiment très importants, avec des valorisations folles (32 milliards de dollars pour FTX avant le scandale, ndlr), et une influence considérable.

Aux États-Unis, Sam Bankman-Fried était devenu l’un des interlocuteurs privilégiés des régulateurs et des autorités, notamment au sujet de la régulation. Les SBF et autres acteurs de l’écosystème utilisent depuis des mois le jargon de la crypto pour se crédibiliser, se rendre incontournables, alors qu’en réalité ils n’ont pas grand chose à voir avec la “vraie” crypto.

FTX n’est qu’une place de marché très classique, centralisée… Nous avons eu le même exemple avec Celsius au printemps. Pendant des mois, ils ont parlé de “DeFi”, de “décentralisation” pour promouvoir un produit ultra centralisé, exactement comme FTX.

Comment expliquer le succès de ces acteurs auprès des régulateurs ?

Ils parlent le même langage. C’est très confortable pour un régulateur d’avoir un acteur de la “crypto” qui arrive avec une solution centralisée. SBF était l’enfant prodige aux États-Unis parce qu’il correspondait exactement à ce que les régulateurs voulaient voir et entendre.

Le meilleur exemple est sans doute ce qu’il a dit au sujet du Bitcoin cet été (il a déclaré que le bitcoin n’était pas une bonne solution de paiement, ndlr.). Quand on l’a entendu, on s’est dit qu’il ne croyait absolument pas à la proposition de valeur des cryptomonnaies et à la décentralisation. SBF était juste là pour gagner de l’argent.

Depuis la chute de FTX, on ne parle quasiment que de Ledger. Pourquoi ?

La meilleure manière d’apprendre que le feu brûle, c’est de se brûler. Vous vous brûlez une fois, et après vous verrez que vous ne recommencerez pas. C’est exactement ce qui vient de se passer avec FTX.

Beaucoup d’investisseurs savaient qu’il y avait un risque et ils viennent de le vivre. Certains ont perdu beaucoup d’argent, et ils ne voudront pas que cela se reproduise, donc ils prennent un Ledger. Le nombre de gens qui se sont tournés vers nous depuis le crash est démentiel.

Cela fait plus d’une semaine que nous enchaînons les journées record, avec des ventes quotidiennes de plusieurs dizaines de milliers de Nano (quelques milliers d’habitude). Et il n’y a pas que les ventes de matériel qui s’envolent : l’application Ledger Live, qui permet de gérer les cryptos conservées dans un Ledger, a été téléchargée plus d’un million de fois ces dernières semaines.

Vous n’avez pas de problèmes d’approvisionnement ?

Nous avons tout anticipé avec des lignes de production, des stocks, des fournisseurs… Tout a été pensé pour ce genre de situation. La cadence a augmenté et on a été capable de la gérer.

Et quid des autres exchanges ? On a vu que plusieurs d’entre eux comme Binance voulaient mettre en place des solutions plus transparentes…

C’est très bien de vouloir améliorer les choses, de parler de “Proof of Reserves”, mais il faut avoir une chose en tête : les plateformes doivent servir à acheter et vendre des cryptos, pas à les conserver.

Nous avons monté une solution de conservation pour les entreprises (exchanges notamment) avec Nomura et CoinShares qui s’appelle Komainu. Ce système, qui fonctionne avec la sécurité Ledger, permet d’assurer la conservation des clés ainsi qu’une bonne gouvernance pour éviter des affaires comme FTX.

Les utilisateurs ont raison de vouloir plus de sécurité, mais il faut savoir de quelle sécurité nous parlons. Un exchange a deux solutions : soit il prend un système à la Ledger, soit il confie ses coins à Komainu qui est une structure indépendante et sécurisée par une technologie comme la nôtre. Le reste n’est pas au niveau.

Est-ce que vous pensez que l’affaire FTX va tout changer ?

Nous vivons un moment important pour l’industrie. Ce serait une grave erreur de penser que les exchanges peuvent se contenter d’un “faites-moi confiance” avec quelques changements comme avec la mise en place du “Proof of Reserve” qui, je le rappelle, permet de montrer qu’il y a des fonds à un instant T, mais n’empêche pas de transférer ces fonds juste après…

La vraie solution serait que les activités de conservation et d’échange soient clairement séparées. Après si les gens veulent aller dans la DeFi, c’est une autre histoire. Avec Uniswap et Paraswap vous pouvez faire vos swaps de cryptos et ensuite vous les récupérez dans votre Ledger.

Maîtriser la DeFi et détenir soi-même ses cryptos n’est pas forcément évident. Il y a des risques qui vont avec le fait de détenir ses cryptos. Les intermédiaires n’ont-ils pas un peu de positif ?

Si, bien sûr, mais tout dépend de ce que les intermédiaires apportent, et en matière de conservation, c’est vraiment très discutable, pour ne pas dire plus...

Ce qui est très intéressant c’est que beaucoup de gens refusent de désapprendre ce qu’ils ont appris avec le Web2. Mais une fois qu’ils ont sauté le pas, qu’ils ont compris comment ça marche, ça leur paraît évident. C’est juste un sujet d’éducation. Le Web3 avait du retard en termes d’expérience utilisateur et de facilité d’usage. Nous travaillons dessus.

Quel est l’objectif ?

Nous avons toujours dit que nous voulions faire avec le portefeuille ce qu’Apple a fait avec le smartphone. Apple vend 250 millions d’appareils par an. C’est un bon objectif pour nous, je pense (rires). Mais pour arriver à cet objectif, nous allons déjà vendre quelques dizaines de millions d’appareils par an.

Là, nous sommes à 5,5 millions de Nano vendus, et assez vite nous espérons dépasser les 15 ou 20 millions avec l’objectif de vendre 10 millions de Nano chaque année. Après, pour arriver au niveau d’Apple, il va falloir qu’on s’intègre dans les téléphones, les ordinateurs, et nous travaillons dessus.

Le secteur crypto va-t-il être durablement impacté par l’affaire ?

L’affaire FTX est une vaste fraude et n’a rien à voir avec la crypto. C’est d’ailleurs intéressant de voir que le marché n’a pas tant réagi que cela. Il a baissé, mais par rapport à l’ampleur du scandale, ce n’est pas significatif. Les fondamentaux sont toujours là, et on peut même s’attendre au contraire à des pratiques bien meilleures dans les mois et années qui viennent.

Grégory Raymond

Grégory Raymond est directeur de la recherche et co-fondateur de The Big Whale. Spécialiste de l'intersection entre finance traditionnelle et actifs numériques, il couvre depuis 2017 les enjeux réglementaires, institutionnels et technologiques du secteur pour une audience de décideurs (banques, asset managers, fintechs). Il est également l'auteur de "Bitcoin & Cryptos : L'enjeu du siècle" (Talent Éditions, 2025), un ouvrage structuré autour d'entretiens avec des figures clés de l'écosystème.

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Raphaël Bloch

Raphaël Bloch est CEO et cofondateur de The Big Whale, une plateforme indépendante d’intelligence de marché sur les actifs numériques, destinée aux acteurs des marchés financiers à travers une couverture éditoriale, de la recherche, un briefing hebdomadaire et des événements en présentiel. Il a cofondé The Big Whale en avril 2022. Au sein de la plateforme, il modère et anime des événements institutionnels réunissant banques, asset managers, custodians et fournisseurs d’infrastructure sur des sujets tels que le staking, l’on-chain yield, les stablecoins, le DeFi lending et la tokenisation. Il a modéré des panels lors d’événements organisés en partenariat avec Bitwise, Everstake, Gemini, Morpho, Hexarq, Coinhouse, Delubac, Franklin Templeton et l’Ethereum Foundation, à Londres et à Paris entre fin 2025 et mi-2026.

Avant de fonder The Big Whale, Bloch a travaillé comme journaliste aux Echos de décembre 2016 à mars 2020, puis à L’Express de mars 2020 à mars 2022. Il a également travaillé auparavant chez Reuters. Depuis septembre 2022, il exerce en parallèle le rôle de Business Analyst chez BFM Business. Il couvre le secteur crypto comme journaliste depuis 2016. Il est diplômé d’emlyon et du CFJ.

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Pascal Gauthier

Pascal Gauthier est Chairman and CEO de Ledger, fabricant de hardware wallets pour cryptomonnaies basé à Paris. Il est devenu CEO en janvier 2019, succédant au cofondateur Éric Larchevêque, puis a été nommé Chairman en décembre 2020. Il avait auparavant rejoint Ledger en 2014 comme seed investor et board member, avant d’occuper le poste de President à partir de 2017, puis de prendre les fonctions de CEO. Sous sa direction, Ledger a élargi sa gamme de produits avec Ledger Live, une application de gestion d’actifs numériques, et Ledger Stax, un appareil hardware grand public. Il a publiquement défendu la self-custody des crypto-actifs, estimant que les plateformes centralisées devraient être utilisées pour acheter et vendre des cryptomonnaies, plutôt que pour les conserver.

Gauthier a cofondé Kaiko, une plateforme de données financières spécialisée dans les données de marché sur Bitcoin et les actifs numériques, en 2014. Il est board member de Komainu, une solution réglementée de custody d’actifs numériques créée sous forme de joint venture entre Nomura, Ledger et CoinShares. Plus tôt dans sa carrière, il a été COO de Criteo, société d’advertising technology, où il a contribué à l’expansion de l’entreprise jusqu’à une capitalisation boursière de 2,17 milliards d’euros. Avant Criteo, il a participé au développement de Kelkoo, un service de comparaison de prix vendu à Yahoo pour 475 millions d’euros. Avant de rejoindre Ledger comme President en 2017, il a travaillé comme Venture Partner chez Mosaic Ventures, un fonds de venture capital basé à Londres et spécialisé dans les investissements en Series A.

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