Paul Frambot (Morpho) : “Les gens dans l'IA sont mille fois plus bullish sur la crypto que les gens en crypto eux-mêmes”

Paul Frambot (Morpho) : “Les gens dans l'IA sont mille fois plus bullish sur la crypto que les gens en crypto eux-mêmes”
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Le CEO du protocole de lending Morpho décrypte la convergence entre IA et DeFi, et explique pourquoi les agents autonomes pourraient redessiner les rails financiers bien plus vite que prévu.

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Avant de commencer, nous voudrions aborder le hack de Kelp ce week-end. Il a provoqué une crise de liquidité majeure sur Aave, avec près de 10 milliards de dollars gelés. Comment Morpho a-t-il traversé cet épisode ?

Il n'y a pas eu de contagion sur Morpho, et c'est précisément le point. On a conçu une infrastructure où chaque déploiement est isolé. Il y avait exactement deux marchés listant le token de Kelp (rsETH) sur Morpho, parfaitement cloisonnés, pour environ un million de dollars d'emprunts au total — rapporté à une TVL de 12 milliards, c'est négligeable. Prenez Coinbase : pendant leurs six premiers mois, ils n'étaient exposés qu'au Bitcoin, aujourd'hui ils ont ajouté de l'Ether. Quand le rsETH explose, ça ne change strictement rien pour eux. C'est l'exact inverse d'un protocole comme Aave, où un seul collatéral défaillant contamine l'ensemble du pool. Sur Aave en ce moment, le collatéral est réhypothéqué et illiquide, ce qui bloque les liquidations et affecte par ricochet les marchés USDC et USDT. C'est d'ailleurs pour cette raison que toutes les fintechs viennent sur Morpho : elles veulent contrôler leurs liquidités et leurs risques, pas dépendre d'une liste de 35 collatéraux dont un seul problème peut détruire tout le protocole.

L'affaire peut-elle encore dégénérer ?

Honnêtement, oui. La vraie question est de savoir où Kelp réalisera la perte. Soit les holders sur le mainnet absorbent le choc, soit on fait payer les utilisateurs qui ont bridgé vers les Layer 2 — ce qui serait extrêmement sévère pour tous les déploiements Aave sur Optimism, Mantle, Arbitrum. Des deux côtés, tu as une armée d'avocats. Il y a des gens qui affirment publiquement que la perte sera réalisée sur les L2, alors qu'aucune décision officielle n'est sortie. Ce sont des négociations juridiques où chacun prend position pour rallier un maximum de soutiens. Et même si on recommandait aux gens de sortir d'Aave, ils ne peuvent pas sortir.

Parlons maintenant de votre actualité. Vous avez récemment présenté Morpho Agents qui doit faciliter le fonctionnement des agents IA sur votre protocole. Quelle est votre vision de l'économie agentique et de la place de Morpho dans ce paysage ?

Ça va paraître un peu philosophique, mais je pense qu'il va y avoir deux types d'informatique. L'informatique déterministe et l'informatique probabiliste. La première sera portée par les blockchains et les smart contracts : ce sont les exécutions de code pour lesquelles tu as besoin d'une certitude absolue sur le résultat. Tout le reste sera de l'exécution probabiliste, pilotée par l'IA — tu n'es pas sûr à 100 % de l'outcome, mais c'est tellement plus flexible et malléable que ça suffira. Les deux se complètent extrêmement bien. Il est à peu près évident pour tout le monde qu'un agent a besoin de fonds pour agir rapidement. Mais dès que tu lui donnes de l'argent, tu dois le contraindre, tu as besoin de garanties sur ce qu'il fait. Il y a donc un double enjeu : comment l'agent navigue-t-il les rails financiers, et comment t'assures-tu que son exécution — probabiliste par nature — reste dans un cadre acceptable ?

Chez Morpho, on se concentre sur cette verticale. On est en train de la staffer de manière significative. On anticipe que la part de marché des agents interagissant avec la chaîne va être très importante. On leur fournit d'abord une compréhension approfondie du protocole, de la manière d'interagir avec, pour générer du yield ou prendre un emprunt. On a aussi lancé un kit pour les développeurs qui construisent sur Morpho : si on distingue un "user agent", qui utilise le protocole, et un "Builder Agent", qui construit des applications fonctionnant sur Morpho, le builder agent permet de réduire considérablement le temps d'intégration.

Combien d'agents réalisent réellement des transactions on-chain aujourd'hui ?

Le marché n'est pas mûr. On cite des chiffres comme 130 000 agents IA ayant enregistré une identité on-chain depuis janvier, mais ce ne sont pas des métriques pertinentes. Avec un serveur, je peux lancer deux millions d'agents qui créent un wallet depuis mon PC. La seule métrique qui comptera, c'est celle indexée sur le volume en dollars. Aujourd'hui, ce n'est que du test. Nous, on n'a pas d'utilisateur sérieux qui utilise un agent pour investir sur un vrai vault. En revanche, le “Builder Agent” est très utilisé et en forte croissance. C'est un pari, mais la direction est assez claire. Regardez l'intégration de ChatGPT avec Starbucks : tu connectes ta carte, l'agent peut réserver ton café. J'ai du mal à me dire que ce n'est pas le futur et qu'il ne faut pas investir là-dedans.

“Le système financier traditionnel n'est absolument pas conçu pour des agents”

En quoi la blockchain apporte-t-elle quelque chose de réellement pertinent à l'économie agentique par rapport aux rails financiers traditionnels ?

Tout est une question de programmabilité et de guardrails. Pour avoir testé des API bancaires de paiement, je peux vous dire que le système financier traditionnel n'est absolument pas conçu pour des agents. Une blockchain, c'est natif pour un agent : vous avez un contexte ouvert, toute la data est accessible, tu crées un compte avec un wallet en deux secondes, tu peux faire des transactions de centimes en stablecoins, tu programmes des limites précises — un spending cap de X dollar par jour, une whitelist de smart contracts autorisés. Cette précision et cette programmabilité n'existent tout simplement pas en finance traditionnelle.

C'est d'ailleurs assez frappant comme contraste : les gens dans l'IA sont mille fois plus bullish sur la crypto que les gens en crypto eux-mêmes. Ils voient tous le potentiel de révolutionner les rails financiers via des agents autonomes, alors qu'en crypto en ce moment, on est un peu plombés par les hacks et les crises.

Le fonds A16z (également investisseur dans Morpho, ndlr) évoquait récemment l'idée de stocker des données relatives aux agents sur la blockchain pour vérifier en permanence leurs droits et leur origine. L'identité on-chain des agents, est-ce pertinent selon vous ?

Complètement. Et je vais aller plus loin : l'identité de manière générale est un élément qui manque cruellement dans l'économie on-chain. Pour nous, chez Morpho, ce serait extrêmement utile parce que c'est un témoin de confiance. En tant que protocole de prêt-emprunt, notre rôle est de matcher des prêteurs avec des emprunteurs. Aujourd'hui, la seule manière pour un emprunteur d'exprimer sa fiabilité, c'est de montrer son collatéral. Mais ce n'est pas le seul témoin de confiance qui existe — la finance traditionnelle le sait bien. Ce serait tellement mieux de pouvoir associer à un profil on-chain une identité vérifiée, un historique de remboursement, un score de crédit. Ça permettrait un underwriting beaucoup plus précis.

Pour les agents IA spécifiquement, même s'ils ne sont pas humains, on peut inscrire beaucoup d'informations pertinentes on-chain : les capacités qui leur ont été assignées via leur smart account, le montant de fonds disponibles, les limites, les protocoles avec lesquels ils peuvent interagir. Dans certains cas, il est aussi utile de relier l'agent à une identité humaine.

Vous pensez à World (ex-Worldcoin) en particulier ?

Oui, j'aime beaucoup ce que fait World. Ils ont par exemple une application qui permet de prendre un emprunt sous-collatéralisé — environ 1 000 dollars, sans rien — juste avec la proof of personhood. Le mécanisme est simple : si tu ne rembourses pas, ils ne te prêteront plus jamais, et ton attestation est unique. Si tu as un agent dans World, tu peux le taguer avec ton identité. Tu ne peux pas abuser du système en multipliant les emprunts. L'agent est relié à toi, tu es accountable de ses actions, ça impacte ton credit score. C'est une primitive qui va être fondamentale. Et d'ailleurs, World commence à trouver un modèle économique : ils se sont intégrés avec Tinder il y a deux jours — tu peux swiper davantage si tu es vérifié comme étant un humain. Il y a donc quelque part une utilisation de la blockchain par Tinder.

Si un agent exécute une mauvaise transaction, voire quelque chose d'illégal, qui est responsable ?

Je ne suis pas juriste, mais si je devais réfléchir à la question, je partirais de la finalité de la liability : pouvoir mettre en cause quelqu'un et sanctionner une action inappropriée. Il y a plusieurs écoles. Certains disent que c'est le développeur de l'agent. D'autres vont jusqu'à remonter au fabricant de GPU — tu as des voix aux États-Unis qui disent que Nvidia ne devrait pas exporter de puces vers la Chine, ce qui revient à placer la responsabilité au niveau du hardware. C'est excessif, à mon sens. La position plus raisonnable, c'est que la responsabilité incombe à la personne qui a lancé l'agent. L'IA n'a toujours pas de conscience ni de volonté propre. Il y a un prompt initial, une action de lancement, et c'est cette volonté initiale qui doit être mise en cause — de la même manière que quand tu exécutes un code pour hacker quelqu'un, c'est la personne qui appuie sur le bouton qu'on identifie comme responsable.

“Tempo a fait un pivot all-in agentic à une vitesse folle”

Parmi les acteurs institutionnels, avez-vous déjà été sollicités autour de Morpho Agents ?

On a beaucoup de demandes, surtout de la part de distributeurs et d'applications qui développent des services assez avancés. Je ne peux pas donner de noms, mais ce que je peux dire, c'est que toutes les blockchains travaillent dessus. Tempo a fait un pivot all-in agentic à une vitesse folle, c'est un gros pari pour eux. Coinbase fait des choses intéressantes de son côté. Tout le monde commence à avoir sa brique agentique.

On voit émerger une bataille de standards : x402 chez Coinbase, AP2 chez Google, MPP chez Tempo, etc. Où vous situez-vous ?

Chacun pousse son standard, essaie de former des consortiums, puis tu vois un nouveau venu qui propose un standard pour unifier tous les standards, et un autre qui s'y oppose parce que le sien n'a pas été retenu. C'est toujours un peu pareil. Nous, on n'est pas dans cette bataille. On va être agnostiques : on intègre tout, tous les standards, et on verra vers lequel le marché converge. D'ailleurs, ce n'est pas évident pour moi que le monde agentique ait besoin d'un seul standard. Dans un monde déterministe avec de l'exécution de code, avoir plusieurs standards est pénible. Mais dans un monde agentique où l'agent est par nature adaptable, la fragmentation est moins problématique.

Vous êtes déjà déployés sur Tempo ?

On était déployés avant même le lancement public. De manière générale, Tempo m'enthousiasme. J'aime beaucoup Stripe qui en est à l’origine. C'est une équipe forte, issue de Paradigm, avec des core devs phénoménaux qui venaient d'Ethereum. C'est d'ailleurs aussi un signal pro-Ethereum, paradoxalement.

“Les agents vont accélérer les winners et tuer plus vite les protocoles qui se reposent sur leurs acquis”

Coinbase est un partenaire important pour Morpho. Est-ce que Morpho Agents est aussi pensé pour ce type de grands partenaires B2B ?

Oui. Il y a de gros partenaires B2B qui ont exprimé de l'intérêt. Ils développent eux-mêmes des services pour leurs utilisateurs où des agents seront assignés à chaque client, et il faudra que ces agents utilisent des services de lending autour. Mais là où on a le plus d'intérêt, c'est sur le Builder Agent. Le use case est clair : tu es développeur dans une grosse fintech, tu veux intégrer Morpho rapidement, réduire ton time-to-integrate de six mois à deux mois — tu utilises le Morpho Builder Agent.

Si demain les agents génèrent l'essentiel du volume on-chain, est-ce que cela change la répartition de la valeur au sein des protocoles ?

J'ai du mal à voir pourquoi ça changerait quelque chose de fondamental. En revanche, ce que ça va faire, c'est accélérer la compétition. Les agents sont plus rationnels : ils vont arbitrer beaucoup plus vite. Aujourd'hui, il y a énormément d'inertie en DeFi. Les utilisateurs restent sur un protocole moins performant pendant des années parce qu'il est là depuis longtemps, qu'il est gros, que jusqu'à ce week-end on lui faisait confiance. Quand tu es un agent, tu n'as pas cette inertie. Tu migres immédiatement vers le protocole qui offre le meilleur profil risque-rendement. Mon intuition, c'est que les agents vont accélérer les winners et tuer plus vite les protocoles qui se reposent sur leurs acquis.

Morpho vient d'être officiellement reconnu comme licorne par la French Tech. C'est important pour vous ?

C'est sympa de la part du gouvernement d'avoir pris le temps de faire cette reconnaissance, parce que ce n'était pas évident pour eux. Il n'y a pas d'equity au sens classique, c'est un token — c'est une licorne un peu spéciale, un peu atypique. Moi, je passe très peu de temps dans l'écosystème start-up traditionnel. Mais la réalité, c'est que si on veut accéder au grand public, si on veut être crédibles auprès des banques, des asset managers, si on veut contribuer à mettre en place des régulations saines pour la DeFi, il faut un minimum de crédibilité institutionnelle. On veut montrer qu'on n'est pas des acteurs qui se cachent. On veut pouvoir engager avec le monde réel. C'est une étape nécessaire si demain, sur Morpho, on ambitionne d'accueillir des milliards en prêts et en emprunts, et de capter une partie des 200 000 milliards de dollars du marché mondial du crédit.

>> DeFi: Apollo makes strategic investment in Morpho

>> Le profil de Morpho sur The Big Whale

Grégory Raymond

Gregory Raymond est un journaliste français spécialisé en économie et en cryptomonnaies, actuellement responsable de la recherche chez The Big Whale.

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