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David Prinçay (Binance) : "Il n’y aura pas d’adoption tant que c’est le Far West"

David Prinçay (Binance) : "Il n’y aura pas d’adoption tant que c’est le Far West"

David Prinçay (Binance) : "Il n’y aura pas d’adoption tant que c’est le Far West"David Prinçay (Binance) : "Il n’y aura pas d’adoption tant que c’est le Far West"

Arrivé chez Binance en 2020, David Prinçay a fait de la France l’un des pays stratégiques pour la plus importante plateforme de la planète. Dans une interview avec The Big Whale, il revient sur sa trajectoire personnelle, sa relation avec le très médiatique fondateur de Binance, “CZ”, ainsi que sur l’organisation de la société et sa santé financière.

Vous dirigez la filiale française de la plus grande plateforme d’échange du monde, mais peu de gens vous connaissent. Comment êtes-vous parvenu à ce poste ?

Mon histoire est assez atypique. J’évolue dans le secteur depuis 2017, date à laquelle j’avais créé avec des amis un groupe Facebook qui s'appelait le “Club français des cryptomonnaies” dans lequel nous proposions une revue de liens d’informations sur les cryptos.

À force de me renseigner et d’apprendre sur le sujet, j’ai rencontré les équipes de Binance lors de la Paris Blockchain Week 2019. Nos premières discussions ont porté sur un crypto-don qui avait été réalisé après l’incendie de Notre-Dame de Paris pour financer sa reconstruction, et auquel Binance avait souhaité s’associer.

J’ai ensuite rejoint leur équipe “d’angels” (des bénévoles, ndlr) pour les aider, notamment sur de la traduction. C’est comme cela que j’ai commencé à comprendre comment fonctionnait Binance, quelle était sa culture d’entreprise, etc. À l’époque, il n’y avait personne en France pour représenter la société…

Et c'est ainsi que vous avez candidaté pour prendre la tête de l'entité française ?

Cela s’est fait en plusieurs étapes. J’ai initialement candidaté en 2020 pour un poste de community manager que je pensais obtenir assez facilement. J’étais déjà dans leur univers, je connaissais la blockchain, j’avais les bons diplômes, donc je pensais que ce serait assez facile, mais ça ne s’est pas passé comme prévu et j’ai été recalé. Je vous avoue que je me suis pas mal remis en question et cela a été une très bonne chose…

Trois mois plus tard, Binance ouvrait le poste de directeur pour la France, j’ai candidaté, et je l’ai obtenu fin 2020 ! Je m’en rappelle, c’était en plein milieu du Covid-19 🦠.

Quelle relation entretenez-vous avec Changpeng Zhao, dit “CZ”, le patron de Binance ?

Je ne l’ai pas rencontré pour mon recrutement, c’est arrivé plus tard. Il y a beaucoup de fantasmes autour de “CZ” (lire son interview), qui il est, ce qu’il peut faire, mais en réalité, c’est une personnalité comme les autres à ceci près qu’il est connu.

J’ai mis un peu de temps à parler à CZ, j’ai même refusé de le faire lors des premières semaines, parce que je ne voulais pas simplement le voir pour le voir, et qu’il a beaucoup de choses à gérer. CZ est mon boss, pas mon ami. Nous nous voyons quand c’est vraiment nécessaire.

Justement, Binance est en train de se séparer d’une partie de ses effectifs, notamment pour s’adapter aux conditions de marché. N’avez-vous pas trop embauché depuis 2021 avec plus de 4000 personnes ? Qui est concerné dans la société ? La France est-elle touchée ?

Les chiffres avancés par certains ne sont pas bons, Binance ne supprime pas 20% d'emplois. Et en France, Binance recrute sur des postes spécifiques !

Comment la société Binance France est-elle organisée ?

Nous avons plusieurs facettes. La première concerne l’aspect réglementaire, car nous sommes enregistrés auprès de l’Autorité des marchés financiers (AMF). Nous sommes progressivement en train de passer du statut de start-up à celui d’institution financière, ce qui demande beaucoup de travail, notamment pour adapter une structure globale à une régulation nationale. C’est un chantier quotidien.

Le deuxième niveau se situe dans le marketing. Nous travaillons beaucoup sur l’éducation du public. Nous avons lancé un tour de France en nous rendant dans une nouvelle ville tous les mois pour rencontrer notre communauté.

Le troisième niveau, c’est le business development. Piloté d’une main de maître par Christelle Tang, c’est la construction d’un écosystème de partenariats et de cas d’usage. Parmi ces derniers : Ingenico pour déployer en France une solution de paiement en cryptomonnaies en magasin. Ou encore, parmi tous les autres, le magasin Printemps Haussmann qui fait 5% de réduction à tous les porteurs de cartes Binance.

Combien de salariés comptez-vous en France ?

150 salariés sont présents en France, dont 70 qui sont à 100% concentrés sur la France. Les autres sont rattachés à des tâches transversales, plus globales.

Est-ce que tout le monde travaille au siège social à Montrouge en banlieue parisienne ?

Le siège social n’est pas à Montrouge, il est à une autre adresse qui reste confidentielle.

Pour quelle raison l’adresse réelle est-elle cachée ?

Pour des raisons de sécurité.

Quelle politique pratiquez-vous sur le télétravail ?

Les gens restent libres de télétravailler. Personnellement, j’aime bien quand ils viennent au bureau pour se synchroniser. C’est toujours plus efficace en plus d’être plus agréable.

CZ avait évoqué il y a un an une enveloppe de 100 millions d’euros pour financer l’écosystème web3 français. Où en est-on ?

Nous avons créé 150 emplois, ce qui est déjà pas mal. Nous avons également un incubateur à Station F, ainsi que plusieurs projets sur lesquels nous avons investi pas loin de 10 millions d’euros.

Nous avons aussi fait des opérations de mécénat (2 millions d’euros pour la rénovation du salon de l'Œil-de-bœuf au château de Versailles), des donations (notamment à la Croix Rouge), des partenariats financiers pour soutenir des écoles (Simplon, etc.), des investissements en capital-risque (via Binance Labs), etc.

Que pensez-vous de la régulation et notamment du règlement européen MiCA qui vient d’être adopté ?

Je pense que c’est une bonne chose. Il n’y aura pas d’adoption tant que c’est le Far West, et que rien n’est régulé.

Pour passer un cap, comme dans la finance traditionnelle, il faut un marché régulé. Cela permet de créer les conditions favorables pour une adoption qui va au-delà d’un public averti et conquis sur les cryptos.

Peu de temps après votre enregistrement auprès de l’AMF, vous avez annoncé le recrutement d’une de ses anciennes dirigeantes Stéphanie Cabossioras. Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent un conflit d’intérêt ?

Honnêtement, je suis assez surpris, car je n’entends pas ces commentaires lorsqu’un cadre de l’AMF part dans une banque. Mais je tiens à être clair : le processus d’enregistrement de Binance en France n’a pas été organisé par Stéphanie Cabossioras. Elle n’a eu absolument aucune interférence dans ce processus.

Aujourd’hui, sa présence comme directrice générale est particulièrement précieuse pour notre développement et la réussite de nos ambitions.

Binance est très présent dans les associations, investit dans beaucoup de start-up… Votre ambition est-elle de devenir le centre de l’écosystème ?

Notre volonté est d’entrer dans un milieu et de faire du business. Quand nous investissons dans une entreprise, ce n’est pas pour avoir de bonnes relations, mais parce que nous considérons que la start-up a du potentiel.

Lorsque nous rejoignons une association professionnelle, comme l’Adan (Association pour le développement des actifs numériques), c’est pour faire porter notre voix et notre expertise. Les messages que nous souhaitons véhiculer, nous ne pouvons pas tout le temps les porter seuls.

Qu’est-ce que vous répondez à certains concurrents, comme Pierre Noizat, le patron de Paymium (lire son interview), qui déclarent que Binance a une “dette réglementaire” ?

C’est le lot de tous les leaders d'être la cible des critiques, mais je retiens surtout que ceux qui disent cela en profitent pour faire leur propre publicité. Quand on parle de ses concurrents, c’est souvent que son produit n’est plus leader depuis longtemps et que l’on critique les autres pour essayer de bénéficier de leur notoriété.

Quand vous êtes un petit exchange local, comme Paymium, mais il y en a d’autres, la meilleure façon d’avoir de l’exposition, c’est de pointer du doigt le plus gros. Au final, ces gens discutent d’un sujet qu’ils ne connaissent pas vraiment...

Tout n’est pas forcément à jeter dans les critiques… Pourquoi le KYC n’est obligatoire chez vous que depuis août 2021 ? Avant cette date, il était possible de retirer jusqu’à 2 bitcoins sans renseigner son identité.

Nous n’avons fait que suivre la réglementation.

Pourtant, les régulateurs américains vous reprochent cette absence de KYC…

Ce n’est pas vrai. La CFTC (le régulateur américain des produits dérivés, ndlr) nous reproche d’avoir accueilli des clients américains, sciemment ou non, sur la plateforme Binancecom. C’est tout ce qu’on nous reproche. Je veux bien que l’on aborde ces sujets-là, mais à condition d’aller dans le détail des dossiers.

Parmi les autres reproches, il y a des transactions en Iran qui est pourtant touchée par l’embargo américain.

Ça, c’est un autre sujet et des enquêtes de certains médias qui sont parcellaires.

Votre stablecoin dollar (Binance USD) va bientôt devoir s’arrêter pour des raisons réglementaires aux États-Unis. Est-ce que vous pourriez relancer un projet similaire autour de l’euro ?

Bien sûr, parce que nous avons constaté qu’un stablecoin unique n’est pas forcément la bonne solution. Dans un monde décentralisé, il faut qu’il y ait une multitude de solutions.

Il y a déjà beaucoup de stablecoins et d’autres vont continuer d’arriver. Notre but, ce n’est peut-être pas de créer un stablecoin sur Binance et de le laisser uniquement chez nous. Mais tout va très vite dans la blockchain.

Travaillez-vous déjà dessus ?

Peut-être.

Quels sont les gros chantiers sur lesquels vous êtes actuellement ?

Il y a beaucoup de réponses possibles, car Binance n’est plus une simple plateforme pour échanger des cryptos. Nous proposons des produits de rendement avec le Earn, la carte de paiement Binance Card. Nous travaillons aussi activement au retour de certains produits.

Ma philosophie, c’est d’arriver à offrir une meilleure compréhension de l’investissement. Nous savons que les Français sont plutôt conservateurs sur ces sujets, et nous ne les changerons pas, en revanche s’ils sont mieux éduqués, alors ils sauront mieux saisir les opportunités et investir sur Binance. Après, nous allons aussi faire évoluer l’application, elle va changer pour devenir encore plus simple à utiliser.

Comment préparez-vous l’entrée en vigueur du règlement européen MiCA ?

Nous travaillons beaucoup sur ce point, c’est très important que nous soyons en règle pour opérer sur le territoire européen.

Vous avez dû suspendre les contrats futures (à terme) en France et dans d’autres pays européens. Quand est-ce qu’ils pourront de nouveau être proposés aux utilisateurs ?

Nous y travaillons aussi, mais je ne peux pas dire précisément quand ils seront de retour. Nous poursuivons nos échanges avec les autorités.

À l’inverse, vous venez d’annoncer que certaines cryptomonnaies privées, comme Monero, seront délistées. Pourquoi ? Est-ce également à cause de la régulation ?

Bien que nous ayons pour objectif de soutenir autant de projets de qualité que possible, nous sommes tenus de respecter l’évolution des lois et des réglementations locales concernant les cryptomonnaies, afin de nous assurer que nous pouvons continuer à servir nos utilisateurs.

Dans le cadre des processus de conformité en cours de Binance, nous avons contacté les utilisateurs concernés pour les informer qu'ils ne pourront plus acheter ou échanger certains tokens de confidentialité sur notre plateforme après le 26 juin.

Il y a un an, personne n’imaginait l’effondrement de votre concurrent FTX. Qu’est-ce qui permet d’assurer que Binance possède bien les fonds des clients ?

Nous avons mis en ligne notre preuve de réserve et tout le monde peut vérifier ce qu’il y a dessus en temps réel. J’ajoute que nous ne collatéralisons pas les fonds de nos clients.

C’est aussi ce que disait le patron de FTX Sam Bankman-Fried. Comment pouvez-vous prouver que ce n’est pas le cas ?

La preuve de réserve en temps réel est quelque chose d’important et FTX ne l’avait pas. Si cela avait été le cas, nous aurions pu voir qu’il y avait un problème. Le deuxième souci dans cette histoire se situait au niveau de la culture de l’entreprise.

Justement, quelle est la culture de Binance ?

Il faut être humble et opérationnel.

CZ évoque souvent que le succès d’une entreprise, c’est “2% de stratégie et 98% d’opérationnel”. Tout le monde a pu le constater pendant le précédent Bull Market 🐂 : nous n’avons pas fait beaucoup de sponsoring, nous n’avons pas mis notre nom sur des stades de football et autres.

Cela montre que nous sommes assez prudents sur notre manière de travailler. Beaucoup trop d’acteurs perdent la tête quand leur entreprise connaît le succès.

CZ a un rôle systémique dans l’organisation de Binance. Ne faudrait-il pas ouvrir un peu la gouvernance de l’entreprise d’autant plus qu’il est visé par des enquêtes aux États-Unis ?

CZ n’est pas au centre de toutes les décisions. Beaucoup se prennent sans lui, mais nous avons des process pour vérifier qu’elles sont bien prises.

Concernant les enquêtes de la CFTC, nous ne sommes qu’au stade des hypothèses. Une enquête est actuellement en cours et nous y coopérons. Nous irons au bout du chemin et nous verrons où cela nous mène.

Estimez-vous que le cas de Binance est davantage traité sous l’angle politique aux États-Unis ? TikTok et Huawei ont notamment fait l’objet d’attaques similaires…

En tant que Français, et ayant un père travaillant dans l’aéronautique, je constate qu’il y a toujours eu une forme de protectionnisme américain. Nous l’avons vu en France avec Airbus, Alstom et beaucoup d’autres…

Quel impact des menaces judiciaires peuvent-elles avoir sur la dynamique de l’entreprise ? Vous sentez-vous touchés au sein de la filiale française ?

Cela a des impacts, mais il faut continuer à travailler. Nous n'allons pas nous arrêter de construire, car il s’est passé quelque chose à 6000 kilomètres de la France.

Quels sont les contre-pouvoirs pour assurer que tout se passe correctement dans l’entreprise ?

La régulation a permis de mettre en place des mécanismes de vérification de gouvernance. C’est d’ailleurs comme cela que Binance France a été créé.

Plus la régulation avance, plus nous avons une gouvernance claire. Et l’actionnariat ne définit pas la gouvernance d’une entreprise. Nous sommes une entreprise transparente.

Est-ce que la promotion de Richard Teng, qui va diriger toutes les activités hors États-Unis de Binance, n’est pas le signe que CZ avait trop de pouvoir ?

Avant de rejoindre Binance, Richard Teng a occupé des postes dans diverses institutions financières telles que le Singapore Exchange, l'Autorité monétaire de Singapour et Abu Dhabi Global Market.

C’est une personnalité reconnue à l’international sur les sujets financiers. Il nous a rejoint en 2021 et personnellement, il a toujours été un bon mentor pour moi. C’est un excellent manager et surtout, c’est un allié pour la France. Cette évolution est vraiment une excellente nouvelle.

Pouvez-vous communiquer publiquement la localisation du siège global de Binance ?

Il faut rappeler que nous sommes passés du statut de la petite start-up à celui du plus gros acteur de la blockchain en seulement six ans.

Que sommes-nous supposés faire ? Une pause de six mois où nous ne faisons plus rien ou alors continuer d’avancer et essayer de nous structurer ? Tout cela prend du temps, mais nous avançons.

C’est la croissance éclair de Binance qui explique qu’il n’y a pas de structure globale et plusieurs entités éclatées à travers le monde ?

Nous sommes dans un environnement décentralisé, donc c’était logique de ne pas avoir de siège centralisé, mais ça c’était au début, en 2017.

Avec la régulation, nous nous sommes rendu compte qu’il fallait travailler différemment. Notre désir de ressembler aux projets décentralisés, purs web3, a touché ses limites. Nous devons nous redéfinir et ressembler à une institution financière plus classique.

Où le centre de gravité pourrait-il se situer ? En Europe, en Asie ?

Je ne sais pas, c’est toujours en discussion. Après, si vous me posez la question personnellement, j’ai un objectif clair, et c’est la France. Mais tout cela est encore trop tôt.

Binance doit encore faire beaucoup d’efforts et la France aussi. Après, si la France est l’avant-garde de l’Europe ça sera déjà une belle réussite.

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