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Quasiment inconnu il y a quelques jours, le stablecoin HEURO s'est hissé au premier rang mondial des stablecoins euro avec 600 millions d'euros émis et les félicitations du ministre français des Finances. Mais derrière l'annonce, une accumulation de signaux troublants met en alerte l'écosystème et les régulateurs.

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C'est un lancement qui a surpris une grande partie de l'écosystème européen des actifs numériques, pour ne pas dire la totalité.

Lundi, l'entreprise française Heuro SAS a annoncé avoir émis pour 600 millions d'euros de son nouveau stablecoin HEURO, dont une partie de la réserve sera investie dans des obligations souveraines françaises.

Une opération "que personne n'avait vu venir", qui a valu à Heuro une communication cinq étoiles de la part du ministre des Finances français, Roland Lescure, cité dans le communiqué de presse de l'entreprise :

"Cette nouvelle émission vient presque doubler l'encours mondial de stablecoins en euros, dans un marché jusque-là très largement dollarisé, montrant le chemin à notre écosystème européen pour renforcer notre souveraineté et le rôle de l'euro dans l'économie mondiale. Ce succès illustre l'attractivité de la France pour les acteurs de la finance tokenisée et la sécurité et compétitivité qu'offre la réglementation européenne MiCA."

Quasiment inconnu il y a quelques jours, le projet est désormais le premier stablecoin euro du monde, devant les géants comme Circle et son EURC (364 millions d’euros) et Société Générale-Forge et son EURCV (104 millions d’euros), présents depuis plusieurs années.

Sauf que depuis l'annonce, il règne un grand malaise en marge de la Paris Blockchain Week, l'une des plus grandes conférences mondiales de l'industrie, qui se tenait cette semaine.

Tous les participants n'ont qu'un mot à la bouche : HEURO.

Et pas avec autant d'enthousiasme que le ministre.

Quatre changement de noms et une holding à Hong Kong comme seul actionnaire

"Plusieurs éléments sont en train de remonter et il n'est pas impossible que sa licence d'établissement de monnaie électronique (qui permet d'émettre un stablecoin depuis l'Union européenne) soit bientôt suspendue", souffle une source proche de l'administration.

Qu'est-il reproché à Heuro, qui dispose de l'arsenal réglementaire requis, ainsi qu'un listing parmi les émetteurs de stablecoins EMT sur le registre de l'ESMA, le gendarme financier européen ?

"Plusieurs signaux se sont accumulés en peu de temps", abonde une autre source. "L'actionnariat de la société émettrice est offshore, ensuite l'entreprise a changé de nom au moins quatre fois", explique-t-elle.

Une information que The Big Whale est en mesure de confirmer.

Avant d'être Heuro SAS (depuis décembre 2025), l'entreprise s'est successivement appelée Unirpay et Harmoniie SAS depuis sa création en octobre 2017. Pour ajouter au flou, elle utilise également le nom commercial de OuiTrust.

Avec à sa tête, uniquement des dirigeants de nationalité chinoise, jusqu'à ce qu'une nouvelle structure se mette en place en 2025, Heuro SAS, détenue à 100 % par EasyEuro Technology Limited, enregistrée à Hong Kong.

On ignore qui sont ses propriétaires actuels en raison de l’opacité du système hongkongais.

Mais l'entité enregistrée en France affiche des figures bien connues et recrutées récemment.

Elle est présidée depuis décembre 2025 par Patrick Starkman, transfuge de la solution de paiement en ligne Checkout (dont il était le patron France jusqu'en décembre 2025) et actuel secrétaire général de l'AFEPAME (Association française des établissements de paiement).

Marie-Laure Paldi, qui officiait jusqu’à présent à l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), le régulateur français des banques et des émetteurs de stablecoins, est quant à elle directrice générale depuis novembre 2025.

"Quand vous voyez une structure qui modifie sa dénomination sociale à répétition tout en conservant les mêmes bénéficiaires effectifs à Hong Kong, c'est un pattern qui doit immédiatement alerter”, souligne un témoin.

Contactée, la directrice générale de l’Adan (l’association professionnelle qui réunit les entreprises françaises du secteur) Claire Balva a déclaré ne pas connaître cet acteur. “Nous les avons contactés après leur annonce, mais notre message est resté sans réponse jusqu’à présent”.

Un stablecoin à 600 millions d'euros indisponible sur le marché

Il est pour le moment impossible pour le grand public d'acquérir ce stablecoin car celui-ci n'est listé sur aucune plateforme d'échange.

"Ils émettent pour plus d'un demi-milliard d'euros de stablecoins et celui-ci n'est pas accessible ? C'est un non-sens économique", souligne un expert.

Interrogé à ce sujet, Patrick Starkman a expliqué à The Big Whale qu’il aurait bientôt comme partenaires les géants crypto Binance, KuCoin et Bybit (que des entreprises d'origine chinoise).

>> Patrick Starkman (HEURO) : “Nous devenons aujourd’hui le premier émetteur de stablecoin euro”

Du côté des équipes de communication, on assure "que les équipes y travaillent", mais une telle accumulation d'éléments conduit à la plus grande méfiance.

En outre, son processus de minting (création des stablecoins sur la blockchain) n'a rien d'académique.

Il y a d'abord eu un minting initial sur Ethereum : une grande quantité de tokens émis à partir d'une seule source, mais distribués ensuite via des multi-wallets qui pourraient donner l'impression qu'il y avait de nombreux investisseurs. Ensuite, ces tokens ont été brûlés sur Ethereum. Et enfin, réémis sur Solana.

"C'est un schéma classique de manipulation : on gonfle artificiellement la demande apparente, puis on brouille la traçabilité en changeant de chaîne", explique un témoin.

Ensuite, un partenariat douteux soulève d'autres questions.

Un cheval de Troie pour des fonds chinois à l'origine contestable ?

Selon nos informations, la société passait au moins jusqu’au début 2026 par Finetix Limited SRL, un prestataire de services de paiement (PSP) établi en Roumanie qui a déjà été sanctionné par les autorités locales. Ce dernier prétendait détenir une licence d'établissement de crédit qu'il n'avait pas.

"On est sur de l'usurpation de statut réglementaire, or c'est ce PSP qui sert de rail pour les opérations en euros d'Heuro", détaille un expert.

Selon une enquête de la plateforme d'investigation FinTelegram publiée en février 2026, Finetix servirait de "destinataire contractuel" pour les dépôts en euros transitant vers MEXC, un exchange crypto d'origine chinoise non autorisé dans l'Union européenne.

Dans ce montage, les virements SEPA Instant passeraient par Heuro SAS (via sa marque OuiTrust) avant d'être acheminés par Finetix vers la plateforme offshore.

"Le choix de la Roumanie n'est pas anodin : c'est un État membre de l'UE où les contrôles sur la nature réelle des opérations sont, disons, moins exigeants qu'en France ou en Allemagne", témoigne notre source.

Le risque, c'est que des fonds à l'origine douteuse provenant de plateformes d'échange crypto non régulées en Europe soient convertis en stablecoins HEURO par l'intermédiaire de cet acteur roumain.

"Si vous avez un émetteur de stablecoins dont les flux entrants ne sont pas propres — et c'est la question que pose tout ce montage —, et que cet émetteur place ses réserves en obligations souveraines, alors vous avez un mécanisme qui transforme potentiellement de l'argent d'origine douteuse en détention de dette publique."

"On transforme en or ce qui n'est peut-être pas de l'or au départ. Quand on met ça en perspective avec les enjeux de financement de la dette et de souveraineté, ça devient un sujet de premier ordre."

Avec quels risques ?

"L’une des hypothèses, c’est que ce projet soit un cheval de Troie", explique-t-elle.

"Le premier étage, c'est le rail eurasiatique : on crée une porte d'entrée dans le système financier européen pour des acteurs qui n'ont pas le droit d'y opérer".

"Le deuxième étage, c'est plus ambitieux. En devenant un émetteur massif de stablecoins adossés à l'euro, la structure pourrait être mécaniquement amenée à détenir beaucoup de dette publique européenne en réserve".

"Leur horizon, cela pourrait être de devenir le Tether de l'Europe. Détenir énormément obligations d'État, passer devant Circle et SG-Forge, devant tous les autres. Et à ce moment-là, ils seront incontournables. C'est ça, la route de la soie digitale".

Comment un tel projet a pu obtenir les félicitations publiques du ministre des Finances et l'aval du régulateur ?

Contactés par la voie officielle, les régulateurs (ACPR et AMF) n'ont pas souhaité répondre aux questions de The Big Whale.

Mais en off, de nombreux témoins de l'administration confient être "extrêmement gênés" par le déroulement des événements, qui ont conduit aux félicitations publiques du ministre des Finances Roland Lescure.

Selon nos informations, l'ACPR (qui a délivré la licence EME à l'entreprise en 2021) devrait très prochainement rouvrir le dossier.

"Depuis trois ans, la structure est passée par l'ACPR sans déclencher d'alerte majeure", explique un bon connaisseur du dossier. "Je pense qu'ils ont déclaré un périmètre d'activité volontairement restreint : pas de conversion crypto, pas de garde, juste de la facilitation de paiement. De cette façon, ils n'ont pas eu à décrire le montage réel qu'ils ont avec les exchanges. L'ACPR a probablement pris ce qu'on lui a dit pour argent comptant".

Le problème, ont expliqué à The Big Whale de nombreux acteurs de l’industrie crypto, c’est que ce couac risque de jeter l’opprobre sur les acteurs les plus sérieux de la place.

“Nous avons de plus en plus de banques qui construisent ou s’apprêtent à déployer des stablecoins euro qui auront une importance capitale dans le système financier de demain, ce n’est vraiment pas le moment de commettre un raté”, conclut une source bancaire.

>> Découvrez notre dashboard consacré aux stablecoins

Grégory Raymond

Gregory Raymond est un journaliste français spécialisé en économie et en cryptomonnaies, actuellement responsable de la recherche chez The Big Whale.

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