EXCLUSIF. Sam Bankman-Fried : “Nous travaillons sur notre stablecoin”
Publié le
Published on
October 27, 2022

EXCLUSIF. Sam Bankman-Fried : “Nous travaillons sur notre stablecoin”

­Dans une longue interview avec The Big Whale, le jeune patron de la plateforme américaine FTX revient sur le contexte économique, sa stratégie d’acquisitions, ses projets, ainsi que les critiques qui le visent.

The Big Whale : Les marchés ne sont pas au mieux. Comment va FTX ? C’est la première fois que vous vivez un “Bear Market” (marché baissier)…

Sam Bankman-Fried : Oui, c’est le premier vrai Bear Market que nous traversons. Mais vous savez, l’une des principales caractéristiques des plateformes cryptos, c'est que notre fonctionnement n’est pas plus impacté que cela par la baisse des marchés. Chaque jour, nous continuons de développer l’entreprise, de créer des services et de nouveaux outils pour les clients. Donc, oui, les marchés sont moins dynamiques, les choses sont un peu plus tendues, mais au final, cela ne nous fait pas dévier de notre trajectoire.

Il n’y a donc aucun problème ? Vous êtes optimistes sur les prochains mois ?

Honnêtement, je n’en sais rien. Je ne peux pas dire ce qu’il va se passer précisément d’un point de vue macroéconomique dans les mois qui viennent. Tout dépend des taux d’intérêt (ceux des banques centrales, ndlr*). S'il y a une vraie hausse des taux d’intérêt, il pourrait se passer beaucoup de choses. Il pourrait y avoir de nouveaux mouvements brusques sur les marchés. Mais globalement, je suis assez optimiste sur l’avenir des cryptos parce que le secteur ne cesse de se développer. Il y a de plus en plus de cas d’usages, la technologie s’améliore (tout comprendre au Web3) et la régulation se met en place progressivement.

Depuis l’effondrement de Terra Luna et la baisse sur les marchés, on vous voit un peu partout. Beaucoup expliquent que vous êtes le “grand gagnant” de la crise. Est-ce que vous partagez ce point de vue ?

Je peux comprendre que certains disent cela, mais il faut raisonner à l’échelle de l’industrie. Quand les choses vont bien pour nous, c’est toute l’industrie qui en profite, et vice-versa. Honnêtement, on ne peut pas dire qu’il y a des gagnants et des perdants. La vraie question est de savoir comment on s’en sortira tous ensemble.

Vous dites cela alors qu’en deux ans, le nombre de vos clients s'est envolé (il est désormais de plusieurs millions, ndlr) et la valorisation de FTX a atteint des sommets…

Oui, vu sous cet angle, c’est vrai…

Vous vous êtes engagé dans plusieurs grosses acquisitions. Pourquoi ? Qu’est-ce que Voyager ou BlockFi représentent pour vous ?

Une partie de ces opérations a permis de stabiliser les marchés (après la chute de Terra Luna en mai, plusieurs entreprises ont fait faillite, ndlr). Mais en dehors de cela, ces acquisitions vont nous permettre de nous renforcer aux États-Unis et de continuer de gagner des parts de marché.

Pensez-vous racheter Robinhood ? Ce serait une bonne opération pour vous ?

C’est une excellente question ! Il y a deux manières pour une entreprise de se développer : soit elle achète des entreprises soit elle continue de croître en interne. Le plus important est de continuer à croître, d'attirer des utilisateurs, quelle que soit la manière de le faire. Nous pourrions acheter une entreprise comme Robinhood, mais ce n’est pas ce que nous regardons dans l’immédiat. Notre défi est de continuer de grandir avec de la croissance organique (grâce au savoir-faire interne, ndlr).

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Nous avons d’excellents chiffres. Nous faisons 6 fois plus de volumes que Coinbase alors que nous avons 20 fois moins d’utilisateurs (Coinbase revendique 80 millions d'utilisateurs, ndlr). Quand vous regardez ces chiffres, vous voyez bien qu’il y a un fort potentiel.

Est-ce que vous avez d’autres cibles en tête ?

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Oui plusieurs entreprises nous intéressent, notamment une ou deux, mais je ne peux pas vous dire lesquelles.

Est-ce qu’il y a des entreprises en Europe ?

Oui bien sûr ! Surtout en Europe. Nous avons déjà fait plusieurs investissements en Europe l’année dernière, qui nous ont surtout permis d’obtenir des agréments dans plusieurs pays. Nous sommes évidemment très attentifs à ce qu’il se passe en Europe, et nous regardons les entreprises qui pourraient nous intéresser. Si vous avez des idées, n’hésitez pas (rires).

Les exchanges européens pourraient-ils être des cibles ?

Si leur adoption est substantielle, il est très certain que nous les suivront avec attention.

Comment voyez-vous l’Europe ?

Pour nous, l’Europe est un espace important. Honnêtement, je voyais l’Europe un peu en retard, mais on sent qu’il y a la volonté de se développer et de revenir dans la course. C’est assez manifeste notamment sur la régulation avec MiCA (Markets in Crypto-Assets) qui va dans le bon sens. Les choses avancent un peu partout en Europe, en France bien sûr, aux Pays-Bas, en Allemagne et dans d’autres pays, et je pense que les choses vont continuer de s’améliorer.

Pensez-vous installer votre siège européen en France ? Binance et Crypto.com viennent de le faire…

Ce sont des choses dont il faut que nous discutions encore. Il faut que nous soyons convaincus que c’est la bonne solution. Mais oui cela fait partie des meilleures options.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus en France ? La régulation, l’écosystème ?

Les deux sans aucun doute. Il y a un vrai écosystème en France avec des start-up et plusieurs grands groupes. Paris est aussi un hub mondial pour la finance et un lieu de brassage, de passage, ce sont des éléments importants pour décider où installer notre siège européen. Nous cherchons un lieu central pour nous installer, non seulement pour son emplacement mais aussi par le rôle qu’il joue. Il difficile de trouver plus central que la France et Paris…

Que pensez-vous du discours très “pro-Web3” du gouvernement français ?

C’est très important de se sentir désiré, d’avoir des gouvernements qui veulent travailler avec vous.

Vous savez qu’Emmanuel Macron essaye de pousser le Web3 en Europe. Pensez-vous que l’Europe pourrait prendre le leadership au niveau mondial ?

L’Europe a plein d’atouts, le jeu est très ouvert. Elle a toutes ses chances pour devenir leader devant l’Amérique et l’Asie.

On voit bien dans le contexte actuel qu’il y a une bataille entre les exchanges pour devenir le plus gros acteur. Comment vous positionnez-vous ?

Il y aura toujours une bataille entre les exchanges pour monter sur le trône, pour être celui qui domine les autres et c’est normal, c’est la base de l’économie, c’est plutôt sain. Nous devons être en compétition pour donner le meilleur. De mon point de vue, la meilleure manière de devenir leader, c’est de continuer à travailler, de se focaliser sur le produit, de faire avancer la régulation, l’adoption des cryptos.

Vous dites tous la même chose…

Tous les acteurs du secteur n’innovent pas comme nous le faisons. Il y a une différence entre ceux qui innovent et ceux qui copient. Le plus important c’est d’offrir les meilleurs produits aux clients.

Quel est le meilleur service que vous avez lancé depuis le début de FTX en 2019 ?

Difficile de choisir… Nous avons des produits simples comme les actions américaines et aussi des produits plus complexes comme les ordres échelonnés ou le trading bots.

Toutes les plateformes d’échanges ont leur stablecoin, sauf peut-être FTX. Pourriez-vous en lancer un ?

Oui, c’est très probable. Nous savons comment créer un stablecoin. Nous réfléchissons juste au meilleur partenaire pour le faire.

À quoi pourrait ressembler ce stablecoin ?

Ce que je peux vous dire, c’est que vous entendrez rapidement parler de nous (rires).

Les plateformes comme FTX ont de plus en plus de clients avec une offre toujours plus large. Est-ce qu’à termes vous n’allez pas remplacer les banques ?

Cela dépend beaucoup des pays. Aux États-Unis, il y a une grande différence entre les banques et les autres institutions financières. Pour nous, c’est plus intéressant de travailler avec des banques parce qu’elles vont gérer une partie de la conservation, notamment des dollars, ce qui nous permet de nous concentrer sur l’essentiel, sur la tokenisation des actifs et la création de nouveaux produits. Dans d’autres pays, où les banques sont moins puissantes, la situation est différente. Là-bas, les exchanges pourraient jouer un rôle encore plus important.

Pourriez-vous devenir une banque ?

Ce n’est pas prévu, et puis la régulation sur les banques est très contraignante. Après il ne faut jamais dire jamais. Dans l’immédiat, notre objectif est surtout d’offrir la meilleure plateforme de trading possible et accessible à tous. Depuis le début de l’année, nous gérons pas mal de dossiers avec la CFTC (Commodity Futures Trading Commission) sur quelques-uns de nos produits, ça nous occupe bien.

En parlant de services, qu’attendez-vous du partenariat avec Visa ?

Quand vous regardez les potentielles utilités des cryptos, le paiement arrive très largement en tête. C’est une opportunité majeure. Aujourd’hui si vous regardez le fonctionnement des paiements, une grande partie passe par les cartes bancaires. C’est l’état du marché. En s’associant à Visa, on intègre un peu plus les cryptos à l’économie réelle, c’est très excitant. Avec la carte Visa-FTX, vous pourrez dépenser vos dollars, vos stablecoins ou vos bitcoins.

Vous allez surtout lancer ces cartes en Amérique du Sud où il y a une vraie demande. Est-ce que ce serait possible en Europe ?

Absolument ! Nous regardons comment lancer ce type de produits en Europe et dans d’autres régions du monde. Cela prend juste du temps, il faut avancer région par région.

La réglementation MiCA vient d’être adoptée. Qu’en pensez-vous ?

C’est très bien d’avoir une régulation de ce type. Je suis sûr que cela va profiter au secteur. Aujourd’hui l’écosystème crypto européen est encore très fragmenté avec des législations nationales et des régulateurs qui ne partagent pas la même vision du secteur.

Pensez-vous que les États-Unis devraient adopter une législation de ce type ?

Dans l’idée oui, mais il y a différents points à prendre en compte. Il faut y aller progressivement. Les choses sont en train d’évoluer sur le marché spot (marché au comptant), mais il n’y a encore rien ou très peu sur les marchés de dérivés. Le Sénat s’occupe de la réglementation des nouveaux actifs comme les cryptos. Ils sont en train de travailler sur ces questions. Cela prend du temps, mais ce qui compte c’est que ce soit clair pour l’écosystème.

Quel est selon vous le point le plus intéressant dans MiCA ?

Je pense que c’est justement le fait que les choses soient régulées progressivement. Ça aurait été un cauchemar que tous les actifs soient mis dans le même sac. Donc je pense que c’est le point le plus intéressant de MiCA. Après il faudra voir comment tout cela évolue dans le temps.

Et sur l’Asie, comment voyez-vous les choses ?

Historiquement, l’Asie était le centre de l’écosystème crypto. C’est un peu moins vrai aujourd’hui, il y a eu un rééquilibrage au profit de l’Ouest. Le Japon, la Corée du Sud ou Singapour sont encore très dynamiques, mais la dynamique n’est plus forcément de leur côté, même s’il faudra évidemment compter sur l’Asie dans les années à venir.

Est-ce que vous êtes toujours en train de lever des fonds ?

Tout à fait ! Nous travaillons dessus. Le contexte est toujours très important quand on veut faire des acquisitions. Nous avons déjà beaucoup de cash. Vous pouvez évaluer le montant des liquidités dont nous disposons à partir de diverses déclarations publiques, mais je peux vous dire que c’est entre un et quatre milliards de dollars. FTX est très clairement en position de force pour faire des petites et moyennes acquisitions. Sur les grosses acquisitions, c’est un peu différent, mais nous ne voulons pas dépenser toute notre trésorerie.

Vu la situation sur les marchés, est-ce le bon moment pour faire des acquisitions ?

Ce n’est pas un moment évident. Il y a des avantages et des inconvénients. Notre objectif est de continuer de faire croître la valorisation de l’entreprise et les choses avancent bien. Nous allons boucler une opération et ce sera sûrement une extension de notre précédente levée de fonds. Donc ce n’est certes pas un moment facile pour lever, mais s’il y a des opportunités, il faut y aller.

Les investisseurs vous suivront-ils ?

Nous verrons bien !

Le régulateur texan a ouvert une enquête sur votre activité. Quel est le problème ?

Je ne peux pas faire de commentaire en détail, mais de ce que nous avons compris, on nous reproche d’avoir mal construit l’un de nos produits. Vu de l’extérieur, ça peut donner l’impression que le produit n’est pas sécurisé, mais nous sommes 100% confiants.

Quel est ce produit ?

Je ne peux pas le dire.

Certains vous prêtent des pratiques peu recommandables…

Nous n’utilisons pas les fonds de nos clients, nous ne faisons pas de prêts avec leurs actifs, mais je pense effectivement que notre documentation peut être plus claire sur ce produit. Nous travaillons pour résoudre ce type de problème, nous cherchons actuellement quelqu'un pour gérer ce produit et sa documentation. Cela permettra à tout le monde, y compris le régulateur, de mieux comprendre ce que nous faisons.

Lors de la campagne présidentielle, vous n’avez pas caché votre soutien à Joe Biden. Pourquoi ? Êtes-vous content de se politique sur les cryptos ?

Les politiques américains parlent encore assez peu des cryptos. Certaines propositions de loi vont jusqu’au Congrès et le régulateur travaille aussi sur ces questions. Nous verrons bien comment les choses évoluent.

En tout cas, je suis bien plus optimiste qu’il y a un an. J’avais peur qu’aucune mesure régulatrice ne soit mise en place, mais tout le monde a travaillé pour que les choses avancent. Il faut voir ce que cela va donner. Si dans les mois qui viennent, les choses n’avancent pas sur la régulation crypto et leur intégration à l’économie réelle, ce sera une vraie déception. Ce sera aussi une déception si on encadre trop le secteur. Il faut protéger les utilisateurs sans trop brider un secteur qui est très innovant. La liberté économique est fondamentale.

2022 restera comme une année très mouvementée. Comment voyez-vous 2023 ?

Je suis globalement très optimiste, à la fois sur la régulation et les cas d’usage. Je pense que les choses vont s’accélérer. J’ai déjà eu tort dans le passé, on verra si cette fois c’est également le cas.

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