"Tout le monde a voulu une part du gâteau" : le rôle des fonds dans la débâcle de FTX

"Tout le monde a voulu une part du gâteau" : le rôle des fonds dans la débâcle de FTX
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Attirés par l’opération du “siècle”, les plus grands fonds de la planète ont investi des centaines de millions de dollars dans FTX et contribué à faire de la plateforme américaine un géant mondial. Avec les conséquences que l’on connaît…

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C’est l’une des questions qui revient en boucle depuis l’effondrement brutal de FTX : “Comment ont-ils pu autant se planter ?”

La question ne vise ni les salariés de FTX, ni les régulateurs, ni même Sam Bankman-Fried (SBF) lui-même, mais les fonds qui ont investi des fortunes dans la plateforme d’échange crypto.

En moins de deux ans, Sequoia, Paradigm, Temasek, Tiger Global, SoftBank et quelques autres grands noms de la finance traditionnelle ont mis près de 2 milliards de dollars sur la table contribuant à faire de FTX un géant. Il y a quelques semaines, la valorisation de la plateforme - seulement 300 salariés - était encore de 32 milliards de dollars 😅.

Des sommes parties évidemment en fumée et qui interrogent sur la pratique de certains, car les fonds n’investissent jamais au hasard.

Avant de mettre des billes dans une entreprise, ils doivent faire ce qu’on appelle des “due diligences” (audit d’acquisition), c’est-à-dire regarder ce qu’il y a sous le capot de l’entreprise : comptabilité, management, organisation, bref, ils doivent s’assurer que tout est en règle dans l’entreprise dans laquelle ils vont investir l’argent de leurs clients.

“Certains n’ont clairement pas fait leur travail. S’ils l’avaient fait, ils auraient immédiatement vu que FTX était une vaste escroquerie”, souligne un investisseur français, qui a souhaité garder l’anonymat.

La liste des révélations sur FTX est en effet assez hallucinante.

Outre le fait que SBF se servait dans les caisses de l’entreprise pour renflouer son fonds d’investissement, Alameda Research, l’audit de la société a montré que les employés obtenaient des crédits (plusieurs millions de dollars 💸) à l’oeil, que les parents de SBF avaient investi plus de 100 millions de dollars dans l’immobilier au Bahamas avec l’argent de FTX…

Comment expliquer que les fonds n’aient pas vu tout cela ? Difficile de le savoir, mais quelques éléments permettent de comprendre ce qui a pu se passer.

Interrogés par The Big Whale, aucun des fonds concernés n’a souhaité faire de commentaires. Selon le "Wall Street Journal", Sequoia se serait excusé auprès de ses investisseurs pour les pertes liées à FTX.

👉 La hype autour de FTX

D’abord il faut se remettre dans le contexte, et se rappeler l’espèce de “folie” qui a entouré FTX et SBF. Avant de devenir l’homme le plus détesté de la crypto, Sam Bankman-Fried était la coqueluche des politiques, des régulateurs et évidemment des investisseurs.

Il était aussi une star dans la presse. Nous-mêmes, nous l’avons eu en interview fin octobre, et celui qui était encore à l’époque le plus jeune milliardaire de moins de 30 ans (25 milliards de dollars) a balayé d’un revers de la main toutes les questions autour de la solvabilité de sa société.

SBF a même expliqué être assis sur “quelques milliards de dollars” qui lui permettrait de faire des acquisitions en Europe… De fait, avant de tomber comme un château de cartes, FTX affichait des performances hors-normes.

Selon CNBC, la société avait dégagé 272 millions de dollars avant impôts en 2021. Une performance presque hors-normes pour une société créée seulement en 2019 et qui a attiré les fonds comme des mouches.

“Tout le monde a voulu une part du gâteau, sans regarder comment le gâteau avait été fait”, explique Irina Heaver, une avocate spécialisée dans les cryptomonnaies qui accompagne plusieurs “victimes” de la chute de FTX.

👉 Le fonctionnement d’un fonds d’investissement

Il faut aussi comprendre comment fonctionne un fonds comme Sequoia dont l’objectif est de rentabiliser l’argent de ses clients ; c’est pour cette raison qu’ils sont payés très (très) cher. C’est aussi pour cette raison qu’ils investissent dans beaucoup de projets.

Les chiffres varient, mais certains acteurs comme Tiger Global peuvent faire 200 opérations par an, soit plus d’une tous les deux jours. “Il y a tellement de concurrence entre les fonds que certains investissent dans plein d’entreprises sans regarder vraiment ce qu’ils font”, confirme le responsable d’un fonds français.

Au point de ne pas faire les contrôles nécessaires ?

Pour gagner du temps, tous les investisseurs ne font évidemment pas les vérifications, mais délèguent en général cette tâche à l’un des investisseurs. “C’est celui qui mène le tour de table sur une levée de fonds qui s’en occupe”, explique le responsable d’un fonds britannique.

Qui était dans cette position pour FTX ? Tout le monde se renvoie gentiment la balle, mais l’enquête devrait permettre d’en savoir plus assez vite.

Il y a aussi la question des sièges d'administrateurs. Or selon les derniers éléments, aucun des fonds n'avaient de siège au board. “Si c'est vrai, cela veut dire que personne ne contrôlait ce que faisait SBF, c'est un non-sens”, glisse un investisseur.

👉 Un cash record

Il y a enfin le contexte économique inédit dans lequel nous sommes. Après deux ans d’injections massives de liquidité, notamment pour lutter contre la crise liée au Covid, il n’y a jamais eu autant de cash sur la planète.

Or une grande partie de cet argent s’est retrouvé dans la poche des fonds d’investissement qui l’ont massivement investi sans forcément bien regarder, comme avec FTX, où cet argent allait…

“Il y a une sorte d’aveuglement collectif sur FTX”, résume un investisseur, ajoutant : “Il n’y aurait pas eu WeWork ou Theranos, on aurait pu comprendre, mais là c’est impardonnable. Beaucoup de gens ont utilisé FTX parce qu'ils avaient le soutien des plus grands fonds de la planète."

Selon les derniers chiffres, il y aurait plus d'un million de victimes (particuliers et entreprises) pris dans le scandale…


Format
Analyses
Grégory Raymond

Grégory Raymond est directeur de la recherche et co-fondateur de The Big Whale. Spécialiste de l'intersection entre finance traditionnelle et actifs numériques, il couvre depuis 2017 les enjeux réglementaires, institutionnels et technologiques du secteur pour une audience de décideurs (banques, asset managers, fintechs). Il est également l'auteur de "Bitcoin & Cryptos : L'enjeu du siècle" (Talent Éditions, 2025), un ouvrage structuré autour d'entretiens avec des figures clés de l'écosystème.

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Raphaël Bloch

Raphaël Bloch est CEO et cofondateur de The Big Whale, une plateforme indépendante d’intelligence de marché sur les actifs numériques, destinée aux acteurs des marchés financiers à travers une couverture éditoriale, de la recherche, un briefing hebdomadaire et des événements en présentiel. Il a cofondé The Big Whale en avril 2022. Au sein de la plateforme, il modère et anime des événements institutionnels réunissant banques, asset managers, custodians et fournisseurs d’infrastructure sur des sujets tels que le staking, l’on-chain yield, les stablecoins, le DeFi lending et la tokenisation. Il a modéré des panels lors d’événements organisés en partenariat avec Bitwise, Everstake, Gemini, Morpho, Hexarq, Coinhouse, Delubac, Franklin Templeton et l’Ethereum Foundation, à Londres et à Paris entre fin 2025 et mi-2026.

Avant de fonder The Big Whale, Bloch a travaillé comme journaliste aux Echos de décembre 2016 à mars 2020, puis à L’Express de mars 2020 à mars 2022. Il a également travaillé auparavant chez Reuters. Depuis septembre 2022, il exerce en parallèle le rôle de Business Analyst chez BFM Business. Il couvre le secteur crypto comme journaliste depuis 2016. Il est diplômé d’emlyon et du CFJ.

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