The Big Whale : Après plusieurs années de "traversée du désert" pour la tokenisation des actions, on sent une accélération brutale, notamment aux États-Unis. Quel regard portez-vous sur la dynamique actuelle du marché ?
Joris Delanoue : Les choses vont bien, le marché s'ouvre enfin. Nous avons connu une véritable traversée du désert, un tunnel dont on ne voyait pas le bout, mais aujourd'hui la lumière est là. Ce qui se passe aux États-Unis en ce moment est incroyable, à un niveau que l’on n’aurait pu imaginer il y a encore un an. Je suis quotidiennement en contact avec la DTCC (Depository Trust & Clearing Corporation) ; si vous m’aviez dit cela l'an dernier, je ne vous aurais pas cru.
Chez Fairmint, nous sommes très "mission-driven". Nous n'avons pas créé cette structure pour abandonner après un an. Nous pensions que la bascule prendrait deux ans ; elle en a mis huit. Mais nous voyons enfin la refonte du marché s'opérer sous nos yeux. Les plus grands acteurs de la finance traditionnelle ont décidé de ne pas se laisser disrupter. Ils ont compris la technologie. Les "shitcoins" ou les jetons de gouvernance de Layer 1 ne les intéressent pas. En revanche, ils veulent la tech pour ouvrir une nouvelle ère : celle de marchés plus fluides, plus rapides, avec un règlement-livraison instantané. C’est l’application des dix ans d’observation des marchés crypto aux véritables capital markets. La bascule est désormais inévitable et elle se fera d'ici un ou deux ans.
Cette accélération concerne-t-elle l'ensemble de l'industrie ou reste-t-elle cantonnée à une fraction du marché ?
Nous sommes passés de sept années de Proof of Concept à une phase de demande immédiate. Il y a aujourd'hui des développements de smart contracts conçus pour s'interconnecter. C'est, à mon sens, le verrou principal qui vient de sauter. Une fois que l'infrastructure est prête et que la confiance est établie, que l'on parle d'un milliard ou d'un trillion de dollars, tout bascule.
Le véritable sujet, c'est l'exécution : où sera dénouée la transaction financière, quel que soit l'actif ? La question du "fond" est trop rarement traitée par les observateurs, mais c’est là que se joue l’avenir de la finance.
Justement, on évoque souvent la "no-action letter" de la SEC en décembre dernier comme le véritable catalyseur pour la DTCC. Partagez-vous cette analyse ?
Absolument. C’était une manière de dire à la DTCC : "We are open for business". Dans les faits, qu'un titre financier soit sur papier, en inscription en compte dans un centre de données classique ou sur un registre distribué, rien ne change fondamentalement.
Cette lettre était un message politique très fin. La DTCC est détenue par ses membres : agents de transfert, broker-dealers, bourses. Beaucoup de ces membres doutaient, surtout après avoir investi massivement dans des solutions qui n'avaient pas encore porté leurs fruits. La SEC a envoyé le signal nécessaire pour leur dire : "Maintenant, on y va, sinon vous resterez sur le carreau". Sans ce soutien du régulateur, le marché américain aurait risqué une érosion lente.
“Les banques sont désormais all-in”
Le risque était donc de perdre la main face à une concurrence internationale ?
Il n'y a pas vraiment de compétition en termes de liquidité et de capacité mondiale face aux États-Unis. Le risque était surtout temporel et politique. Il y a une prise de conscience que le calendrier politique pourrait devenir hostile dans les années à venir. Les acteurs ont donc décidé d'accélérer maintenant pour sanctuariser ces avancées.
J'ai eu une discussion très intéressante lors d'une table ronde fermée avec Hester Peirce (commissaire à la SEC). Elle reconnaissait que nous sommes actuellement dans une phase d'arbitrage régulatoire. Les entreprises technologiques sont tellement en avance et désormais alignées avec la loi que le régulateur doit arbitrer pour préserver les acteurs traditionnels qui ne sont pas encore prêts. Mais ce compromis ne durera qu'un temps. Les banques sont désormais "all-in" car elles savent que c'est le mouvement technologique des cinq prochaines années. Il y aura des gagnants et des perdants.
Une étape majeure a été franchie avec la reconnaissance du "full on-chain", n'est-ce pas ?
C’est énorme. En tant qu'agent de transfert, nous étions jusqu'à présent obligés de maintenir une double comptabilité : une version hors-chaîne et une version sur-chaîne en parallèle. C’était une aberration qui freinait l'innovation. Pour la première fois, les États-Unis acceptent l'enregistrement intégralement sur chaîne, imitant en cela la législation suisse de 2021, qui fait figure de référence.
Et qu'en est-il de l'Europe dans cette course mondiale ?
Pour être honnête, je ne regarde même plus ce qui s'y passe. L'Europe a eu un boulevard pendant cinq ans pour prendre l'avantage, mais elle a préféré faire de la politique. Aujourd'hui, le "rouleau compresseur" américain arrive et il va faire mal.
Les États-Unis sont en train d'homogénéiser la création et la gestion d'entreprise sur le modèle de la C-Corp américaine. Les spécificités européennes risquent d'être absorbées. Par le biais des systèmes d'ADR (American Depositary Receipt), les entreprises européennes viendront chercher la liquidité sur le marché américain via des infrastructures tokenisées. Le marché européen risque d'être, une fois de plus, absorbé par l'écosystème américain faute de volonté d'innovation réelle.
“C'est une opportunité colossale pour la DTCC”
Dans ce contexte, quel devient le rôle d'un acteur historique comme la DTCC ? La tokenisation ne risque-t-elle pas de briser son monopole de dépositaire unique ?
Je pense que la DTCC va évoluer d'un modèle de dépositaire vers un modèle de superviseur de la conformité. Le registre lui-même devient le nouveau réceptacle des actifs. C'est une opportunité colossale pour eux : ils peuvent passer d'un rôle strictement national à celui d'acteur de la conformité mondiale sur une infrastructure unifiée.
Ils seront comme les notaires du réseau : chaque fois qu'une security bouge dans le monde, ils supervisent via un validateur. C’est une manne financière garantie par la loi. La ligne entre marchés privés et publics est en train de s'estomper. Dès lors que vous êtes sur blockchain, peu importe que l'actif soit privé à l'origine, on pourra toujours créer des marchés et des dérivés. Le vrai sujet devient alors la confidentialité des transactions sur ces réseaux.
On observe une dynamique très forte du côté du New York Stock Exchange (NYSE) et du Nasdaq qui ont annoncé vouloir offrir du trading de titres tokenisés d’ici quelques semaines. Comment analysez-vous leur offensive sur le secteur des actifs numériques ?
Le message est clair : l'Amérique est "open for business". Quand ces géants décident de mobiliser des équipes et de se connecter à ces nouvelles infrastructures, ils changent de dimension. Ils ont compris que l'intégralité des flux qui transitent aujourd'hui sur les bourses crypto pourrait, demain, être traitée chez eux.
C’est une opportunité de revenus colossale. Aujourd'hui, ils opèrent cinq jours sur sept, de 9h00 à 16h30. Demain, ils pourront générer du revenu 24h/24 et 7j/7. Ils ont simplement attendu l'aval du régulateur pour passer à l'action. Même si certains jugent ces annonces tardives — comme le Nasdaq qui vise l'automne 2026 — le signal est irréversible. Ils ont mis "les deux doigts dans la prise" et ne peuvent plus reculer. Ils explorent tout : acquisitions, création de connecteurs, API-sation de leurs services.
Le protocole Canton est au centre de l’attention actuellement. Vous êtes validateur, tout comme DTCC ou le Nasdaq. En quoi cette infrastructure se distingue-t-elle pour des institutions financières ?
Pour vous donner un exemple concret : nous sommes actuellement en train de créer un contrat Daml (le langage de programmation de Canton) pour connecter des nœuds à la DTCC. L’objectif est de remplacer des fichiers Excel. C'est peut-être prosaïque, mais c'est une révolution.
Aujourd'hui, même au Nasdaq, des équipes traitent encore des fichiers qui atteignent les limites de ce qu'Excel ou AWS peuvent supporter en transfert de données. Avec un contrat intelligent sur Canton, ces limitations disparaissent. On automatise le nombre de titres et leur valeur.
>> Analyse de la blockchain Canton
Ethereum reste pourtant la référence historique pour la finance. Pourquoi ne pas avoir privilégié cet écosystème ?
Rien n'est figé, mais Ethereum s'est un peu perdu dans sa stratégie de Layer 2. Ils ont compris qu'ils devaient se recentrer sur la confidentialité pour répondre aux besoins de la finance. Mais la finance ne peut pas vivre sur une infrastructure 100 % publique. C'est une utopie.
Il y a une différence fondamentale entre "offusquer" une transaction sur un réseau public (comme le font certains ZK-contracts sur Ethereum) et la confidentialité par "design" de Canton. Sur Canton, si vous ne donnez pas l'accès, aucun explorateur ne peut voir votre mouvement.
“Mon pari est que les bourses crypto vont évoluer vers un modèle de banque d'investissement on-chain”
Comment voyez-vous la place des bourses crypto comme Coinbase qui deviennent de plus en plus généralistes ? Vont-elles se faire absorber par la TradFi ?
Tout va se jouer sur l'usage. Ces plateformes ont déjà les utilisateurs, notamment les plus jeunes, et une interface (UX/UI) bien supérieure à ce que propose l'institutionnel. Les grands gestionnaires vont finir par exiger cette fluidité.
Mon pari est que les bourses crypto vont évoluer vers un modèle de banque d'investissement on-chain. Elles ont dix ans d'avance sur la distribution et la capacité à mobiliser du capital à la vitesse de la lumière. Chez Fairmint, nous allons par exemple lancer des SPV (Special Purpose Vehicles) on-chain. La force de la crypto, c'est l'absence de réconciliation bancaire manuelle. On ne regarde que le mouvement du stablecoin. C'est une aubaine pour la formation de capital.
Fairmint se présente comme un "On-chain Transfer Agent". Concrètement, quel est votre périmètre d'action actuel ?
Nous sommes le premier agent de transfert réellement on-chain. Nous gérons le registre des mouvements de titres. Nous avons commencé par les entreprises privées, car c'est techniquement plus complexe, mais aujourd'hui, gérer des sociétés cotées est devenu très simple pour nous.
Nous offrons une "Equity Stack" complète : gestion de la cap table, formation de capital et surtout, une liquidité facilitée par ce que j'appelle la "Regulated DeFi". Nous reprenons les mécaniques de protocoles comme Uniswap, mais sous des entités régulées. Il y a un responsable, des licences (Transfer Agent, Broker Dealer), et une conformité automatisée par smart contracts. Nous sommes le rail sur lequel l'actif circule de sa création à sa mutation.
Vous détenez déjà des licences clés aux États-Unis ?
Nous sommes officiellement Transfer Agent — personne ne peut bouger un titre aux USA sans cet acteur. Et nous devrions obtenir notre licence de Broker-Dealer d'ici cet été. Cela va changer notre modèle économique. Aujourd'hui, nous facturons du service ou des frais fixes. Avec la licence de Broker-Dealer, nous passerons sur un modèle de commissions sur les transactions, ce qui est bien plus scalable.
>> Découvrez notre dashboard tokenisation







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