Qui remportera l'infrastructure de paiement de la prochaine décennie

20.10.2026
Qui remportera l'infrastructure de paiement de la prochaine décennie
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Le 19 octobre 2026, The Big Whale a organisé un Corporate Breakfast à Las Vegas, en marge de Money20/20, pour déterminer qui captera la valeur à mesure que les paiements passent onchain, des émetteurs de stablecoins aux réseaux de cartes, et ce qui freine encore l'adoption.

TL;DR

  • La valeur onchain revient d'abord aux émetteurs de stablecoins, via leurs réserves, ainsi qu'aux acteurs de la custody et de l'infrastructure, qui détiennent plus de pouvoir de distribution qu'il n'y paraît.
  • Seules trois personnes dans la salle voient les réseaux de cartes rester les rails grand public par défaut dans dix ans. Mastercard s'attend à ce que la carte évolue et que le réseau, avec ses protections pour les consommateurs, conserve son rôle.
  • La réglementation reste le principal frein pour les banques. Le GENIUS Act a suscité un vif intérêt, mais il entre en vigueur en 2027 et les émetteurs doivent encore obtenir leur agrément.
  • Aucune blockchain ni aucun stablecoin ne s'imposera seul. Il faut s'attendre à des réseaux spécialisés, et à des blockchains comme Tempo et Base qui versent des incitations pour attirer les volumes.
  • Les marchés émergents représentent encore environ 80 % des volumes observés par Utila ; le règlement B2B et les paiements agentiques suivent.
  • Les principaux risques tiennent aux clés privées, aux processus opérationnels et aux smart contracts, et la responsabilité sera en grande partie fixée par contrat.

Intervenants

Qui remportera l'infrastructure de paiement de la prochaine décennie

La table ronde était animée par Raphaël Bloch, CEO de The Big Whale.

Les émetteurs et les dépositaires captent la valeur ; les réseaux vendent la confiance

Bentzi Rabi voit une valeur inégalement partagée. Les émetteurs perçoivent des revenus sur leurs réserves, et la manière dont ils redistribuent le yield pourrait les différencier. La custody, souvent perçue comme une couche banalisée, détient aussi un pouvoir de distribution : Utila exploite sa propre place de marché de liquidité, qui met en relation acheteurs et vendeurs déjà présents sur sa plateforme. Pavel Kashuba voit l'industrie répondre à la demande d'une nouvelle génération de consommateurs et d'entreprises, et s'attend à ce que les gagnants soient ceux qui sauront passer à l'échelle rapidement au-delà des frontières. Pour Michael Broderick, le rôle de Mastercard est d'apporter confiance et interopérabilité. C'est pourquoi le groupe a racheté BVNK, une équipe qui avait déjà accompli une grande partie du travail réglementaire et de conformité ; deux mois après l'opération, les équipes lancent des produits ensemble, dont une intégration unique pour la monnaie fiat et les stablecoins. « Nous ne pensons pas qu'il existe un stablecoin, un émetteur ou un rail pour les gouverner tous. »

Les réseaux de cartes seront-ils encore la norme dans dix ans ?

Seules trois personnes ont levé la main dans la salle. La réponse de Michael Broderick :

  • Il y a dix ans, Apple Pay avait deux ans, et ni Pix ni USDC n'existaient : prédire 2036 relève de « l'exercice futile »
  • La carte en plastique évoluera, mais les paiements auront toujours besoin d'un réseau de confiance : SoFi a fait migrer son programme de cartes de 25 milliards de dollars chez Mastercard vers un règlement en SoFi USD, son propre stablecoin
  • Un paiement de wallet à wallet prouve que les fonds ont circulé, pas que la marchandise est arrivée. Les règles des cartes couvrent la protection et les litiges, et une carte réglée en stablecoin les conserve

La réglementation a ouvert la porte, mais le GENIUS Act prendra du temps

Après huit mois de rencontres avec des banques en Australie, en Europe et aux États-Unis, Pavel Kashuba a qualifié la réglementation et la conformité de « seul obstacle » : les banques interrogent leurs régulateurs avant de signer ne serait-ce qu'un pilote, et le GENIUS Act leur a donné le signal qu'elles attendaient. Margo Tank a tempéré cet optimisme : le texte est long, il entre en vigueur en 2027 et les émetteurs doivent encore être agréés. Le texte prévoit :

  • Trois catégories d'émetteurs : les filiales d'établissements de dépôt assurés, les non-banques fédérales agréées par l'OCC et les émetteurs qualifiés au niveau des États, sous le seuil de 10 milliards de dollars d'émission
  • Les plateformes d'échange, les courtiers et les dépositaires ne peuvent proposer que des stablecoins d'émetteurs autorisés
  • Les stablecoins ne peuvent pas verser d'intérêts, mais les émetteurs perçoivent des revenus sur les réserves ; les banques gagnent de nouvelles lignes d'activité et une longueur d'avance sur les dépôts tokenisés, tandis que les émetteurs non bancaires sont plus agiles

D'autres frictions subsistent : différences de réserves, interopérabilité, réciprocité pour les émetteurs étrangers, arbitrages entre développement interne et acquisition, et conduite du changement en interne. Interrogée sur le calendrier, elle a avancé une fourchette de trois à cinq ans, sans s'y engager.

Multiplicité des blockchains, stablecoins spécialisés et course aux volumes

  • Michael Broderick s'attend à « des centaines de stablecoins et d'actifs tokenisés répartis sur des dizaines de blockchains », avec une attraction vers quelques-unes d'entre elles et des trésoriers qui choisissent selon leur profil de risque
  • Pavel Kashuba prévoit moins de 15 blockchains majeures d'ici trois à cinq ans
  • Bentzi Rabi anticipe des réseaux spécialisés, certains conçus pour la vitesse et la gestion du gas, d'autres pour l'accès au yield : moins de 200 stablecoins, mais bien plus de deux ou trois

Selon Bentzi Rabi, les grands acteurs se concurrencent désormais davantage sur les réseaux que sur les jetons : Stripe a lancé Tempo, Airwallex sa propre blockchain et Coinbase dispose de Base, et les blockchains versent d'importantes incitations aux fintechs, aux PSP et aux banques pour leur apporter des volumes. Les banques demandent à Utila quelle blockchain utiliser, ce qui confère un pouvoir de distribution aux fournisseurs d'infrastructure. Mastercard reste neutre et intègre les blockchains via son programme de partenaires crypto. Pavel Kashuba ne voit aucun intérêt à émettre un jeton propre, qu'il compare à la vague des ICO de 2017.

Les marchés émergents en tête ; le B2B et les paiements agentiques suivent

Les premiers utilisateurs recouraient aux stablecoins faute d'alternative ; les nouveaux venus les choisissent parce qu'ils fonctionnent mieux que ce dont ils disposent. Utila, qui servira environ 500 organisations d'ici la fin de l'année, voit en Amérique latine sa première région et environ 80 % de ses volumes liés aux marchés émergents, où USDT et Tron dominent. Michael Broderick a énuméré trois cas d'usage :

  • Les paiements transfrontaliers dans les économies volatiles, où l'USDC l'emporte sur les dollars gardés sous le matelas
  • Le règlement entre entreprises aux États-Unis, où les consommateurs ont déjà le sentiment que les paiements sont instantanés, mais où les entreprises gagnent en efficacité
  • Les paiements agentiques, sans volume pour l'instant : des stablecoins qui règlent en coulisses un achat initié par une IA, par exemple un paiement à un designer au Brésil routé vers Pix

Margo Tank a ajouté l'usage des stablecoins comme collatéral dans le crédit. Pavel Kashuba voit l'Asie en avance, avec un règlement discret en stablecoins entre banques, et a plaidé pour les paiements par QR code, qui pourraient remplacer les terminaux de carte en magasin.

Risques de sécurité et responsabilité fixée par contrat

Pavel Kashuba a appelé à un nouveau niveau d'« hygiène numérique » dans les institutions financières. Bentzi Rabi a détaillé les risques :

  • Les clés privées restent le principal défi, et les banques s'interrogent désormais aussi sur les nouvelles menaces pesant sur leur sécurité
  • Les processus opérationnels : onchain, une erreur est irréversible, d'où l'importance des permissions et des contrôles
  • Le risque lié aux smart contracts, à l'origine de la plupart des attaques récentes et amplifié par l'IA

Margo Tank a souligné que la responsabilité n'est plus centralisée : elle suit chaque fonction (dépositaire, courtier, plateforme d'échange), il n'existe pas de rétrofacturation, et une large part sera fixée par contrat entre les parties. Michael Broderick y voit l'argument en faveur des réseaux, dont le règlement encadre la circulation de la valeur.

Conclusion

Les paiements en stablecoins sont déjà les plus avancés sur les marchés émergents et gagnent le règlement entre entreprises, tandis que les paiements grand public reposent encore sur les réseaux de cartes. La réglementation a ouvert la porte, mais l'agrément, l'interopérabilité et la responsabilité mettront des années à se stabiliser. Les intervenants ont vu de la place pour plusieurs gagnants : émetteurs, dépositaires, acteurs du paiement crypto-natifs et réseaux comme Mastercard détiennent chacun une part de la valeur, et la question ouverte est de savoir qui contrôlera la distribution.

Format
Takeaways
Raphaël Bloch

Raphaël Bloch est CEO et cofondateur de The Big Whale, une plateforme indépendante d’intelligence de marché sur les actifs numériques, destinée aux acteurs des marchés financiers à travers une couverture éditoriale, de la recherche, un briefing hebdomadaire et des événements en présentiel. Il a cofondé The Big Whale en avril 2022. Au sein de la plateforme, il modère et anime des événements institutionnels réunissant banques, asset managers, custodians et fournisseurs d’infrastructure sur des sujets tels que le staking, l’on-chain yield, les stablecoins, le DeFi lending et la tokenisation. Il a modéré des panels lors d’événements organisés en partenariat avec Bitwise, Everstake, Gemini, Morpho, Hexarq, Coinhouse, Delubac, Franklin Templeton et l’Ethereum Foundation, à Londres et à Paris entre fin 2025 et mi-2026.

Avant de fonder The Big Whale, Bloch a travaillé comme journaliste aux Echos de décembre 2016 à mars 2020, puis à L’Express de mars 2020 à mars 2022. Il a également travaillé auparavant chez Reuters. Depuis septembre 2022, il exerce en parallèle le rôle de Business Analyst chez BFM Business. Il couvre le secteur crypto comme journaliste depuis 2016. Il est diplômé d’emlyon et du CFJ.

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