"Paris pourrait devenir notre siège européen"
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Published on
20/9/2022

"Paris pourrait devenir notre siège européen"

Dans une longue interview à The Big Whale, le patron du géant d'origine chinoise, Binance, revient sur ses projets en France, la place de l'Europe, l'avenir du secteur des cryptos et la... Chine.

On ne présente plus Changpeng Zhao, ou "CZ". En quelques années, le patron de Binance, qui revendique plus de 80 millions de clients sur la planète, s’est imposé comme une figure incontournable de l’écosystème (et pas seulement parce qu’il a 5,6 millions de followers sur Twitter). De passage à Paris pour le PBWS, le milliardaire chinois nous a accordé du temps pour évoquer pas mal de sujets. Une heure ne suffit pas à tout aborder, mais The Big Whale a réussi à lui poser de nombreuses questions. On a évidemment parlé des ambitions de Binance en Europe et en France. Mais pas que. On en a aussi profité pour lui parler de l’avenir du secteur, de ce qui pourrait empêcher l’Europe de devenir leader dans le Web3 (les banques en prennent pour leur grade) et aussi de ce qui se passe en Chine, un sujet qu’il n’évoque jamais…

THE BIG WHALE : Un incubateur à Station F, des locaux dans Paris, des dizaines d’embauches… Vous venez de faire une série d’annonces lors du PBWS qui montre vos ambitions en France. Pourquoi la France et pourquoi maintenant ?

CZ : La France fait partie des pays en Europe sur lesquels nous misons le plus. Nous discutons depuis des mois avec le gouvernement pour voir comment travailler ensemble, pour évaluer comment s’installer dans les meilleures conditions. Cela a pris un peu de temps, mais les choses avancent. Je dois dire que suis très agréablement surpris par l’accueil, et surtout la vision d’Emmanuel Macron, qui veut faire de la France un pays leader dans la blockchain et les cryptos.

Vous êtes venus en France il y a six mois sans faire d’annonces. Qu’est-ce qui a changé entre-temps ?

Rien n’a fondamentalement changé. Il faut juste un peu de temps. D’abord on discute, et après on fait les choses. Actuellement, nous sommes dans la phase où l’on fait les choses. On va donc installer un bureau à Paris et créer un incubateur Web3 à Station F. Il y a déjà un bon écosystème, avec des investisseurs et des ingénieurs. Vous savez, Binance est une entreprise très observée. Lorsque nous investissons dans un pays, tous les autres acteurs regardent pourquoi nous le faisons. Cela a un effet positif pour tout le monde. Et si les choses se passent bien, Paris pourrait devenir notre siège européen.

Ce n’est pas la première fois que vous laissez entendre que Paris pourrait être votre siège européen, voire même mondial... Est-ce réaliste ? Vous n’avez toujours pas le statut de Prestataire de services sur actifs numériques (PSAN) délivré par l’Autorité des marchés financiers (AMF)...

Je pense que vous avez l’un des pays européens les plus avancés sur les cryptos et la blockchain. Ça aurait donc du sens de faire de Paris l’un de nos sièges. La France a clairement de l’avance. Vous avez un cadre réglementaire clair, un écosystème avec des locomotives comme Ledger dont les wallets sont parmi les produits que j’utilise le plus… Pour ce qui est du PSAN, les choses avancent. Très bien même.

Est-ce une histoire de jours, de semaines, de mois ? Ce serait votre “laxisme” sur la lutte anti-blanchiment qui poserait problème…

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Binance investit des centaines de millions de dollars chaque année dans la lutte anti-blanchiment. Des articles de presse (Reuters, ndlr) ont récemment fait état de dysfonctionnements dans notre dispositif. C’est faux et on espère que l’AMF pourra valider notre dossier au plus vite.

Selon nos informations, vous n’avez pas demandé l’enregistrement comme PSAN (des dizaines d’acteurs l’ont déjà), mais vous avez directement demandé l’agrément (dont seul Coinhouse dispose). Est-ce vrai ?

La question est plus pour l'AMF que pour moi : pour ma part, je ne peux naturellement pas commenter pour le moment par respect pour les autorités françaises.

En dépit de ses atouts, l’Europe n'apparaît pas comme un leader dans le secteur. Comment l’expliquez-vous ?

Si la France et l’Europe ont plein d’atouts, elles ont aussi encore certains points faibles comme les… banques. Les banques européennes sont encore très frileuses sur les cryptos. C’est compliqué pour les entreprises de se développer sans avoir accès aux financements des banques ou tout simplement d’ouvrir un compte. L’Europe a besoin d’avoir des banques proactives pour accompagner et financer des projets du Web3. Et pas seulement quelques banques : il faut qu’elles le soient toutes, comme si les entreprises crypto étaient des entreprises comme les autres. C’est d’ailleurs la grosse différence avec les États-Unis et l’Asie où elles sont désormais beaucoup plus ouvertes. Aux États-Unis, je connais au moins une dizaine de banques "pro-crypto". Je pense notamment à Silvergate, Signature Bank, ou quelques très grandes institutions comme Goldman Sachs et JP Morgan. En France, j’ai du mal à vous en citer une.

Pensez-vous que l’Europe pourrait rater le virage des cryptos, du Web3 ?

Je ne le pense pas, mais le risque pour l’Europe est d’être encore derrière les États-Unis et la Chine. Les cryptos sont là pour durer. La question n’est pas de savoir s’il faut ou non s’en emparer, mais plutôt de savoir comment il faut s’en emparer. C’est exactement comme avec Internet ! Demain, les cryptos et la blockchain seront présentes partout au même titre qu’Internet. Personne ne peut arrêter ce mouvement de fond qui permet de bancariser les populations et de financer les entreprises… Il faut que l’Europe accompagne cette révolution, qu’elle fasse de l’éducation sur ces sujets. On sait qu’il y a eu des arnaques et qu’il y en aura encore, mais il y a tellement d’aspects positifs et de bons projets à financer… Les grands groupes de demain sont en train d’être bâtis. C’est ça qu’il faut regarder. L’Europe doit réguler le secteur, mais sans l’empêcher de se développer, sinon elle s’affaiblira elle-même et d’autres pays et entrepreneurs prendront le leadership.

Depuis un an, on parle beaucoup des NFT, qu’en pensez-vous ?

C’est un outil incontournable. On le voit depuis des mois, le secteur est en train de s’envoler. Il y a bien sûr de la spéculation, mais ce n’est pas l’essentiel. La réalité, c’est que l’idée de propriété numérique va bouleverser tous les secteurs. Nous sommes à Paris, sûrement la ville où il y a le plus de musées, d'œuvres d’art. Aujourd’hui, les musées “monétisent” leurs œuvres seulement à travers les visites physiques. En utilisant les NFT, ils pourraient faire beaucoup plus, comme créer des collections virtuelles et toucher des revenus supplémentaires…

Et que pensez-vous du fait que le Salvador ait fait du bitcoin sa monnaie légale ?

C’est une grosse information. Je suis convaincu que d’autres pays feront de même dans les mois qui viennent. Il y a aussi les entreprises qui investissent dans les cryptomonnaies. On a vu Tesla, MicroStrategy, Square et d’autres. Dès que les gens comprennent Bitcoin, ils comprennent que c’est le futur. Comme avec Internet en 1995. À l’époque, peu avaient identifié l’impact de cette technologie. Internet a changé l’information et les cryptos vont changer la monnaie et la finance.

Comment voyez-vous Binance dans 10 ans ?

Binance a été créé pour permettre aux gens d’accéder aux cryptomonnaies. C’est sa raison d’être. Nous créons aussi des produits pour permettre à nos clients de profiter de cet écosystème. Mais il est difficile de savoir où nous en serons dans 10 ans (rires). Il n’est pas impossible que la plupart des plateformes centralisées seront remplacées par des équivalents décentralisés. Dois-je pour autant m’inquiéter ? Pas du tout. Notre fonction est d’être cette porte d’entrée vers le monde crypto. Si les utilisateurs veulent aller sur des DEX et stocker eux-mêmes leur cryptos, c’est une très bonne chose. Je suis personnellement pour.

Coinbase s’est introduit en Bourse il y a un an. Avez-vous des projets similaires ?

L’arrivée de Coinbase a été un signal très positif pour l’industrie. Ça l'a beaucoup crédibilisé. Nous sommes évidemment attentifs, nous regardons, mais ce n’est pas un objectif en soi. Il faut savoir pourquoi on le fait, et où on le fait. Aux États-Unis, en Europe, en Asie ?

Ce serait envisageable en Chine ?

Cela paraît très compliqué. La Chine a interdit les plateformes d’échange cryptos, tout comme le minage. C’est devenu impossible d’opérer là-bas, ce qui limite les possibilités.

Comment expliquez-vous cette nouvelle politique de la part de Pékin ?

Je ne sais pas trop. Ce qui est sûr, c’est que je pense que la Chine devrait infléchir sa politique. Comme je vous l’ai dit, la blockchain et les cryptos sont là pour rester…

Vous voyagez beaucoup, où habitez-vous en temps normal ?

Je voyage effectivement beaucoup parce que le marché est mondial. Mon lieu de résidence est à Singapour, mais je compte bien passer du temps à Paris cet été (rire).

Êtes-vous allé en Chine récemment ?

Pas depuis des années. Pékin ne regarde pas d’un œil favorable l’industrie des cryptos, donc je me fais plutôt discret.

Avez-vous peur de subir le même sort que certains entrepreneurs chinois, comme Jack Ma (fondateur d’Alibaba), qui ont fait l’objet de lourdes sanctions ?

Je ne parlerais pas des cas particuliers. Sur la situation globale, le gouvernement chinois a déjà expliqué qu’il voulait réduire les inégalités dans le pays, ce qui est une très bonne chose. Je m’interroge juste sur la manière. Je pense que pour réduire les inégalités, il faut surtout permettre aux plus modestes de pouvoir s’élever.

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