Le rachat de Cometh par Kaiko a surpris une partie du marché. Sur le papier, on voit mal la convergence entre un fournisseur de données et un spécialiste de l'infrastructure DeFi. Quelle est la logique ?
Il faut comprendre que Kaiko repose sur trois piliers. Le premier, c'est la data et l'analytics : chaque transaction effectuée sur les exchanges crypto, que ce soit en DeFi, en CeFi, spot, dérivés, en historique ou en temps réel. Des centaines de milliers de transactions par jour, à partir desquelles nous construisons nos métriques de risque, de volatilité, de liquidité. C'est un business très vanilla, très clair. Le deuxième pilier, ce sont les indices. C'est une activité réglementée : nous créons des benchmarks et des indices de prix sur lesquels des produits financiers peuvent s'adosser. Troisième pilier, et c'est là que Cometh intervient : l'infrastructure de données, la data infra.
Concrètement, qu'entendez-vous par data infra ?
Ce n'est plus la donnée en elle-même, c'est la plomberie. L'idée, c'est de construire des pipelines qui permettent de faire le pont entre le monde des API, de la donnée financière traditionnelle, et le monde de l'exécution on-chain par smart contracts. Je vous donne un exemple concret : nous avons annoncé un partenariat avec Bloomberg pour distribuer on-chain, via notre infrastructure, les données de Bloomberg Data License, principalement le pricing des US Treasuries et les workflows de repo sur le Canton Network. Nous allons chercher la donnée de fixed income, nous l'amenons de façon privée dans la chaîne pour alimenter des contrats de collateral mobility, de repo, etc. Avec ce business d'infra, nous sommes clairement positionnés sur le play actifs tokenisés, infrastructure de données et DeFi appliquée à la finance traditionnelle.
"Cometh vient devenir le cœur du réacteur de notre data infra"
Et Cometh s'insère comment dans ce schéma ?
Cometh vient devenir le cœur du réacteur de notre pilier data infra. Kaiko est historiquement une boîte de data. Ce business d'infrastructure est absolument critique pour nous, mais il nécessite une expertise de smart contracts, de gestion de toute la logique on-chain (Solidity, Canton, etc.) qui n'est pas dans l'ADN de Kaiko. Avec Cometh, nous venons renforcer notre ADN data avec une ADN DeFi extrêmement puissante.
L'autre dimension de cette acquisition, c'est MiCA (dont Cometh dispose de l'agrément, ndlr). En quoi un agrément de prestataire de services sur crypto-actifs est-il utile pour un fournisseur de données ?
C'est la clé. Aujourd'hui, nous transportons sur la blockchain de la donnée privée. Et cette donnée a de la valeur. Quand nous tokenisons un indice de S&P ou quand nous transmettons la donnée Bloomberg, cette donnée est vendue sous licence, elle est protégée par de la propriété intellectuelle. Une licence Bloomberg pour avoir les prix en temps réel du fixed income américain, cela vaut une centaine de milliers d'euros par an. Si je vais tokeniser cette information et la transmettre dans la blockchain, je traite les tokens qui contiennent la data comme un actif financier. Donc j'applique MiCA à la donnée financière privée on-chain.
"Aucun data provider n'a été confortable de donner de la donnée privée à Chainlink"
C'est votre thèse, mais pour l'instant aucun régulateur ne l'exige explicitement. Vous préemptez ?
Absolument. Mais regardez la réalité : à ce jour, aucun data provider comme Bloomberg ou S&P n'a été confortable pour confier de la donnée privée à un oracle décentralisé comme Chainlink. Toutes les annonces que vous voyez dans la presse, c'est de la donnée publique. Ce qui m'intéresse, c'est la donnée traditionnelle non publique. Tout ce qui est en temps réel, tout ce qui est protégé par de l'IP. On parle sans arrêt de continuous finance, de finance 24/7. C'est très bien, mais pour faire ça, il faut de la market data 24/7. Et cette donnée a énormément de valeur. La market data traditionnelle, c'est une industrie de 44 milliards de dollars par an. Pour faire migrer la finance de marché sur la blockchain, il va falloir déplacer aussi toute une infrastructure de données. Et si nous ne sommes pas capables d'offrir aux data owners la certitude que leur IP ne sera pas rendue publique, ils ne le feront pas. C'est aussi simple que ça. Il n'y a pas d'obligation réglementaire, mais c'est la seule manière de leur donner du confort.
L'acquisition a-t-elle été validée par les régulateurs ?
Nous avons obtenu le feu vert de l'AMF et de l'ACPR. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle l'annonce a pris autant de temps.
Et l'activité de Louis Finance, le produit de gestion de trésorerie DeFi développé par Cometh, va-t-elle continuer ?
Nous ne la discontinuons pas. Ce qui nous intéresse principalement dans Louis Finance, c'est le setup : la capacité de faire du fiat-to-crypto et du crypto-to-fiat. Aujourd'hui, nous avons des clients sur la data qui n'ont pas envie de gérer des paiements en crypto, alors que la monétisation de la donnée on-chain va se faire avec des tokens. Nous voulons apporter toutes ces briques, c'est pour ça que c'est vraiment un play d'infrastructure DeFi. Louis Finance est très puissant en termes de briques technologiques et réglementées pour faire du fiat-to-crypto et du stablecoin-to-euro. Nous allons continuer à le développer, avec un angle un peu plus axé data, mais nous gardons absolument tout ce qui existe.
Donc une entreprise qui utilise Louis Finance aujourd'hui pour du yield peut continuer ?
Oui, nous gardons Louis Finance en l'état. Nous continuons à onboarder de nouveaux clients.
Qu'en est-il des équipes de Cometh ?
Le CEO Jérôme de Tychey quitte la société, mais tout le reste de l'équipe reste.
Et le nom Cometh ?
Il va sans doute disparaître, oui.
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