53 milliards de dollars. C'est le montant que Stripe et la société de capital-investissement Advent International ont mis sur la table pour acquérir PayPal, dans le cadre d'une offre non sollicitée. Si l'opération aboutit, les deux paris crypto les plus ambitieux jamais engagés par des acteurs traditionnels du paiement se retrouveraient réunis : l'infrastructure stablecoin de Bridge d'un côté, le token PYUSD de l'autre.
Le calendrier n'est pas un hasard.
>> Stripe (The Big Whale) : "La stratégie crypto de Stripe, nouveau géant du secteur"
PayPal, un géant en pleine reconstruction
PayPal n'est plus le PayPal de 2021. À l'époque, le groupe affichait une capitalisation boursière de 360 milliards de dollars. Aujourd'hui, il pèse moins de 50 milliards. Le titre a perdu plus de 85 % sur cinq ans et végétait autour de 47 dollars lorsque Stripe a frappé à la porte.
En février, le conseil d'administration a écarté Alex Chriss, le CEO recruté en 2023 pour redresser le groupe, au motif que les résultats n'étaient pas au rendez-vous. Enrique Lores, ancien dirigeant de HP, lui a succédé en mars. Depuis : une restructuration en trois divisions (paiement en ligne ; Venmo et services financiers ; crypto et paiements) et la fermeture de PayPal Ventures, le bras d'investissement du groupe. Le message de la nouvelle direction a au moins le mérite de la clarté : recentrage, discipline, exécution.
C'est précisément dans ce moment de vulnérabilité que Stripe est entré en scène, avec une offre à 60,50 dollars par action, soit une prime de 28 % sur le cours de clôture du 14 juillet.
Deux stratégies stablecoin, une seule entité
La dimension crypto de l'opération est au cœur de tout.
Chez Stripe, la pièce maîtresse s'appelle Bridge. Acquise en février 2025 pour 1,1 milliard de dollars, ce qui constituait alors la plus grande acquisition crypto jamais réalisée par un acteur du paiement, Bridge est une plateforme d'infrastructure stablecoin.
N'importe quelle entreprise peut l'utiliser pour émettre, conserver, convertir et distribuer des stablecoins via API, sans jamais interagir directement avec la blockchain. Stripe a déployé l'outil à grande échelle : des comptes financiers adossés à des stablecoins dans 101 pays, des cartes Visa adossées à des stablecoins dans plus de 100 pays via un partenariat avec Visa, et un service d'émission en marque blanche (Open Issuance) utilisé par des wallets tels que Phantom, MetaMask et MoneyGram.
Bridge a même obtenu, en février 2026, l'approbation conditionnelle de l'OCC, le régulateur bancaire américain, pour un agrément de banque fiduciaire nationale. Un positionnement 100 % B2B, au niveau de la tuyauterie des marchés.
Le PYUSD de PayPal est une tout autre histoire.
Lancé en 2023 et émis par Paxos, ce stablecoin grand public est distribué dans 70 marchés et accessible directement depuis l'application PayPal. Quelque 2,85 milliards de dollars sont actuellement en circulation, loin certes des 184 milliards de l'USDT de Tether ou des 73 milliards de l'USDC de Circle. La croissance n'en a pas moins été spectaculaire : l'offre a progressé de 680 % en un an, portée notamment par l'intégration du PYUSD dans les paiements aux créateurs YouTube fin 2025.
Le token fonctionne sur neuf blockchains, avec Solana comme réseau par défaut depuis février 2026. Son orientation est clairement B2C et grand public.
Combiner les deux, c'est contrôler l'intégralité de la chaîne de valeur stablecoin dans le paiement : émission, orchestration et distribution, aussi bien aux marchands qu'aux consommateurs.
Block à la table : le signal
La structure de financement de l'opération mérite attention. L'offre repose sur environ 50 milliards de dollars de financement bancaire. Stripe, Advent et Block (anciennement Square, la société de Jack Dorsey) apportent quelque 17 milliards de dollars en fonds propres. À l'issue de l'opération, Stripe et Advent détiendront chacun 50 % de PayPal, sans démantèlement prévu.
La présence de Block n'est pas un détail anodin. Jack Dorsey a fait du Bitcoin un pilier stratégique de son groupe. Qu'il mette de l'argent sur la table pour aider Stripe à acquérir PayPal dit deux choses : la consolidation dans le secteur des paiements est une conviction partagée au sommet du secteur, et les frontières entre paiements traditionnels, crypto et fintech s'effacent durablement.
Le problème antitrust
Une question fondamentale demeure : peut-on autoriser une telle concentration d'activités stablecoin réglementées entre les mains d'un seul acteur ?
Stripe seul est déjà valorisé 159 milliards de dollars (lors de sa dernière levée de fonds en février 2026). Avec PayPal, l'entité combinée dépasserait 200 milliards de dollars de valorisation et toucherait plus de 400 millions de consommateurs et 5 millions de marchands.
Dans un marché stablecoin dont la capitalisation totale dépasse 300 milliards de dollars en 2026, réunir sous une même gouvernance une infrastructure d'émission (Bridge), un token grand public (PYUSD) et deux des plus grands réseaux de paiement mondiaux constitue précisément le type de configuration susceptible d'attirer l'attention des régulateurs.
Les autorités antitrust américaines observeront la situation de près. Le contexte réglementaire ne facilite pas les choses : entre le GENIUS Act en discussion au Sénat et le CLARITY Act en préparation, la question de savoir qui contrôle les stablecoins adossés au dollar est devenue un enjeu de souveraineté monétaire.
Ce que cela signifie pour l'Europe
Vue de Paris, Bruxelles ou Francfort, l'opération devrait susciter une vraie réflexion. Si elle se conclut, une part dominante de l'infrastructure mondiale des stablecoins en dollar se retrouverait concentrée entre les mains d'un seul acteur américain. L'Europe, qui a adopté MiCA et travaille à son propre cadre pour les stablecoins libellés en euro, voit l'écart se creuser.
Le marché reste dominé par le dollar. USDT, USDC, PYUSD : les trois plus grands tokens sont tous adossés au billet vert. Les initiatives européennes en matière de stablecoins en euro, comme l'EURXT de CACEIS ou les projets de banques européennes (Qivalis), ne représentent encore que des montants négligeables. Si Stripe-PayPal s'impose comme le champion intégré américain du stablecoin, la fenêtre pour une réponse européenne se rétrécit.
La suite des événements
Rien n'est réglé. L'offre est non sollicitée, PayPal n'a pas réagi publiquement et le conseil d'administration doit se réunir dès le 20 juillet pour en délibérer. Certains actionnaires pourraient considérer le prix trop faible : 53 milliards de dollars représentent à peine 15 % du pic de 2021.
Mais le rapport de force a changé. PayPal a manqué ses objectifs de revenus au quatrième trimestre 2025, remplacé son CEO dans la précipitation et son titre stagnait à des niveaux historiquement bas. Stripe, de son côté, négocie en position de force : une valorisation trois fois supérieure, un dispositif crypto opérationnel et le soutien d'un fonds de capital-investissement et de Block pour financer la manœuvre.
Si l'opération se conclut, ce sera la plus grande acquisition fintech de l'histoire. Et la plus grande consolidation stablecoin jamais réalisée.







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