Vous évoluez dans le secteur des infrastructures depuis près de trente ans. Vous semblez nourrir une certaine frustration quant à la vitesse à laquelle les standards technologiques pénètrent le monde de la finance. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
Ma frustration est réelle et elle dure depuis 1994. À l'époque, je découvrais le protocole HTTPS et je voyais déjà apparaître le code d'erreur 402, censé être dédié aux paiements numériques. Pourtant, il aura fallu attendre trente ans pour que le format XML soit enfin adopté par Swift via la norme ISO 20022.
Nous sommes face à des échelles de temps qui semblent déconnectées de la réalité de l'innovation. On prend des décisions qui ne sont pas toujours rationnelles ou scientifiques, mais souvent politiques ou émotionnelles. C'est un peu comme le débat sur le nucléaire. Pour autant, il faut positiver : nous voyons enfin une prise de conscience à l'échelle européenne. L'hostilité que l'on pouvait ressentir il y a dix ans vis-à-vis des nouvelles infrastructures s'estompe. On commence à comprendre que l'enjeu, c'est l'infrastructure, pas seulement l'actif.
Justement, vous parlez souvent d'une "triple convergence" pour définir la blockchain. Pouvez-vous nous expliquer ce concept pour un public issu de la finance traditionnelle ?
C'est un effort de pédagogie que j'essaie de mener. Pour moi, la blockchain, c'est la réunion en un seul point de trois piliers : le Registre, le Réseau et les Règles. Historiquement, ces fonctions sont séparées. Swift gère le réseau, les banques commerciales et centrales tiennent les registres (les comptes), et les règles sont dictées par le droit et appliquées par des tiers de confiance comme les avocats.
Dans une blockchain publique, ces trois métiers convergent dans une seule ligne de code. Le réseau devient le registre et il est auto-exécutable. C'est une contraction de l'espace-temps qui est encore difficile à saisir pour beaucoup, car elle remet en cause des silos historiques. Si l'on ne comprend pas cela, on risque de créer un "Internet de l'argent" fragmenté, propriétaire, à l'image du Minitel ou du modèle chinois.
Au-delà de cette infrastructure, vous voyez dans l'IA agentique la "dernière variable" de cette équation. Pourquoi est-ce le moment ?
Parce que tout se granularise. En 1994, Jeff Bezos créait Amazon dans son garage. Sa grande force a été de vendre des livres à l'unité partout dans le monde. Aujourd'hui, trente ans plus tard, nous allons revivre ce phénomène avec les nano-cas d'usage.
La finance institutionnelle s'est "retailisée", et nous allons maintenant vers le "retail du retail". Dans les années 70, on a vu l'électronification des marchés et l'arrivée du trading haute fréquence (HFT). Nous allons vivre l'équivalent du HFT dans la consommation quotidienne. Des agents autonomes vont naviguer entre différents échanges pour notre compte, peut-être même en utilisant d'autres unités que l'euro. C'est une réinvention du troc, mais fluidifiée par l'IA qui permet de trouver la "double concordance des besoins" de manière instantanée.
Pourquoi ces agents IA ont-ils un besoin vital de manipuler de l'argent de manière autonome ?
L'échange est le fil rouge de nos sociétés. Pour découvrir de nouveaux territoires ou structurer de nouveaux métiers, il faut fluidifier l'information. L'argent n'est qu'un système d'information qui rend lisible la valeur et les prix.
Aujourd'hui, il y a trop de zones opaques. L'agent IA apporte une capacité d'action directe là où, auparavant, il fallait attendre une validation humaine. On va déléguer des signatures à son wallet, comme on a appris à déléguer des paiements à sa carte sans contact. Sans échange, une économie meurt. L'autonomisation des transactions, même pour des micro-montants, est le passage indispensable de la conversation (le chatbot) à la transaction (l'agent).
Quels sont les bénéfices concrets pour l'économie réelle ?
On va sortir de l'ère des abonnements mensuels "grossiers" qui ne reflètent pas l'usage réel. L'agent permettra un ajustement ultra-fin à la réalité physique. Prenez l'exemple de la gestion des stocks : un agent peut surveiller votre frigo ou une chaîne d'usine et déclencher la transaction exacte au moment opportun.
Nos systèmes actuels, pilotés par des banques centrales qui bougent des taux de manière massive, sont trop imprécis. L'agentique permet de créer des marchés virtuels locaux, au plus près du besoin. On déconstruit les grosses infrastructures et les gros abonnements SaaS pour aller vers une granularité totale.
Vous affirmez que la blockchain est le "rail naturel" de cette IA autonome. Les infrastructures de paiement actuelles ne sont-elles pas suffisantes ?
L'Internet actuel est devenu hyper-centralisé. Il est performant, mais fragile. Surtout, il n'est pas un "registre". Pour payer sur Internet, il faut encore passer par une douzaine d'intermédiaires (banques centrales, banques commerciales, processeurs, etc.), ce qui crée des frictions, des délais et des coûts.
La prochaine étape de l'informatique, c'est l'hyper-connectivité qui devient un registre global. C'est le "grand ordinateur mondial" dont parlait Vitalik Buterin il y a dix ans. Il manquait deux briques : la confidentialité sélective (pour la conformité) et l'interface. Les agents résolvent le problème de l'interface. Manipuler un wallet ou des jetons peut sembler technique pour un humain ; pour un agent, c'est son langage naturel. La blockchain devient alors une évidence physique.
Est-ce que la blockchain est la seule infrastructure capable de servir efficacement ces agents IA, ou d'autres rails pourraient-ils émerger ?
C'est une question complexe car nous manquons encore de recul. Ce qui est certain, c'est que l'effondrement des coûts de transaction sur les nouveaux réseaux, où le "gaz" ne coûte plus rien, est un argument de poids. Pouvoir effectuer une transaction pour un millionième de dollar est une proposition de valeur imbattable pour un agent.
Je ne serais pas binaire au point de dire que c'est l'unique voie, car un breakthrough technologique est toujours possible. Mais aujourd'hui, c'est la principale. On assiste à une déconstruction de l'ancien monde pour gagner du temps et de l'argent. D'ailleurs, l'administration américaine semble l'avoir compris : elle accepte de remettre en question des géants comme Visa ou Mastercard. Si les puissances publiques et privées américaines sont "all-in" sur la blockchain, c'est que le candidat est quasiment unique à ce stade.
Pouvez-vous nous donner des cas d'usage concrets qui pourraient parler aux décideurs de la finance ?
Historiquement, les stablecoins ont servi aux transferts transfrontaliers. Mais demain, l'enjeu sera l'actif de règlement programmable. Imaginez un paiement qui met automatiquement de côté une prime d'assurance ou des points de fidélité.
Prenez l'assurance ou le séquestre : l'IA peut gérer des millions de micro-contrats d'assurance sur toute une chaîne de sous-traitance, de l'usine chinoise jusqu'à votre domicile. Aujourd'hui, assurer chaque étape de cette chaîne est un chantier pharaonique. Avec l'agentique, on peut auditer et tracer ces flux en temps réel. L'agent devient un auditeur capable d'exploiter des quantités d'informations humainement impossibles à traiter.
Vous évoquez aussi l'identification des objets. Quel est le lien avec les actifs numériques ?
C'est un sujet majeur : le Digital Product Passport (DPP). Une réglementation européenne arrive d'ici deux à quatre ans. Concrètement, si vous achetez un vélo, vous aurez une traçabilité totale des pièces, de la maintenance et de la réparabilité.
Ces preuves seront cryptographiées. Le passeport prendra la forme d'un wallet, comme l'avait d'ailleurs anticipé l’entreprise Arianee il y a quelques années. Dans un même environnement, vous aurez vos preuves de règlement, vos preuves d'identité et vos preuves d'objets. C'est cette "reconnaissance cryptographique" qui va permettre d'accélérer les échanges. On ne se contente pas de gagner en volume, on gagne en vitesse (la fréquence). C'est la théorie de la "Reine Rouge" : si vous ne courez pas plus vite, vous mourrez.
Peut-on imaginer des fonds d'investissement entièrement gérés par des agents, sans intervention humaine ?
Les algorithmes de trading le font déjà depuis la fin des années 90. Mais l'IA agentique va plus loin. Elle va signer la fin de l'argent qui "dort" sur des comptes courants.
Dès que vos actifs de règlement deviennent mobiles et autonomes (via les stablecoins), ils n'ont plus aucune raison de rester inactifs. Ils iront financer une facture, un crédit ou un investissement à l'autre bout du monde, 24h/24. Le stablecoin, c'est l'argent qui a des jambes et qui ne dort jamais. Cela ouvre la voie à l'investissement à impact : on pourra enfin prouver, par la donnée captée par les agents, que l'investissement est réellement efficace.
Quels sont les acteurs qui mènent la danse aujourd'hui ? On pense souvent à Circle...
Circle a une vision très moderne et a su convaincre des géants comme Amazon de rejoindre l'aventure (via AWS). Mais il y a aussi Stripe, qui est très en avance. Shopify pourrait également tirer son épingle du jeu.
Malheureusement, l'Europe est un peu à la traîne. Nos émetteurs de stablecoins sont souvent des start-up de trente personnes. En France, nous avons des pépites comme Morpho (DeFi) ou Zama (confidentialité), mais les grands corporates hésitent encore à basculer leur cash management en stablecoins. Pourquoi ? Parce qu'en face d'un trésorier de grand groupe, il n'y a pas encore d'offre bancaire traditionnelle structurée qui propose du stablecoin. On attend que les banques de financement et d'investissement (BFI) fassent le pont.
Swift a pourtant annoncé vouloir devenir un hub de blockchains...
C'est une très bonne nouvelle. Swift a une origine européenne, il faut suivre cela de près. Nous allons vivre une longue période de cohabitation entre les anciens rails et les nouveaux. Dans le retail, des acteurs comme Walmart ou Etsy expérimentent déjà le commerce agentique. Demain, l'agent sera votre conseiller : il ne se contentera pas de trouver le produit, il négociera et déclenchera le paiement.
Vous avez mentionné Amazon. Concrètement, comment le combo IA agentique et stablecoins s'intègre-t-il dans leur modèle économique ? Est-ce une opportunité ou une menace pour une telle plateforme ?
Pour un géant comme Amazon, c'est une lame à double tranchant. D'un côté, il y a une menace de désintermédiation. Amazon a d'ailleurs eu des frictions avec certains agents IA (comme Claude) qui venaient "scrapper" leur site pour effectuer des achats à la place de l'utilisateur.
Le risque pour Amazon, c'est que l'expérience client devienne purement transactionnelle et "froide". Toute leur stratégie repose sur la suggestion, le cross-selling et la séduction visuelle. Si un agent IA se contente de comparer techniquement les prix et de passer commande via une API, tout le levier marketing s'effondre. C'est pour cela qu'ils cherchent à verrouiller l'expérience via leurs propres agents, comme Alexa, et à contrôler les points d'entrée.
Et sur le volet strictement financier ? On sait que les marchands mènent une guerre historique contre les frais bancaires.
C'est précisément là que le stablecoin devient l'arme absolue. C'est la lutte perpétuelle contre les commissions d'interchange et les frais d'acquisition, qui peuvent ponctionner jusqu'à 2% ou 3% du chiffre d'affaires.
Aujourd'hui, si Amazon peut acquérir un flux financier directement via un stablecoin comme l'USDC de Circle (ou même via un futur "Amazon Coin") sans passer par les rails monétiques traditionnels, c'est une économie de plusieurs milliards de dollars. Ils ont déjà essayé avec Amazon Pay, mais c'était un système en "boucle fermée" (closed loop) qui a eu du mal à s'imposer. Le stablecoin, lui, offre l'avantage d'être programmable et de s'intégrer dans un écosystème ouvert. À terme, Amazon ne veut plus seulement être un marchand, mais un conseiller financier et logistique capable de gérer vos flux en temps réel.
Nous avons beaucoup parlé d'infrastructure, mais un protocole revient sur le devant de la scène : le X402, récemment relancé par Coinbase. Pourquoi ce standard, qui date techniquement des débuts du web, devient-il soudainement la clé de voûte de l'économie des agents ?
C'est un coup de maître sur le plan de la stratégie d'infrastructure. Le code HTTP 402 (Payment Required) a été prévu dès l'origine d'Internet, mais il était resté une "coquille vide" car nous n'avions pas de monnaie native au réseau. Coinbase a eu l'audace de ressortir ce standard pour en faire le langage commun entre un émetteur et un receveur de services.
Concrètement, le X402 permet à un agent d'accéder à une API ou à un service web sans avoir besoin de créer un compte, de souscrire un abonnement ou de passer un KYC manuel. L'agent envoie une requête, reçoit une réponse "402", signe un micro-paiement en stablecoin (généralement de l'USDC sur Base ou Solana), et accède instantanément à la ressource. C'est la fin du modèle SaaS rigide pour les machines. En étant à l'origine de la norme, Coinbase se positionne pour devenir le "Google des paiements" : ils ne possèdent pas tout, mais ils définissent les règles du jeu.
Google n'est d'ailleurs pas en reste avec son standard AP2 (Agent Payments Protocol). Est-ce une concurrence frontale ou une complémentarité ?
C'est complémentaire. Le X402 gère la transaction pure : "je te dois 0,001 $, voici la signature". L'AP2 de Google, lui, s'attaque à ce qui est en amont : l'autorisation et la confiance. Grâce aux Verifiable Credentials (VC) du W3C, l'AP2 permet de créer des "mandats" cryptographiques.
C'est essentiel pour la gestion du risque : comment prouver qu'un agent a bien reçu l'ordre de son propriétaire d'acheter tel billet d'avion ? Le mandat est un contrat numérique inviolable qui accompagne la requête. Google et Coinbase travaillent d'ailleurs ensemble pour que le X402 soit l'extension de paiement de l'AP2. On assiste à une standardisation massive où l'identité (Google) et le règlement (Coinbase/Circle) fusionnent.
Dans cette course à la vitesse, Ethereum semble parfois à la traîne face à Solana, qui affiche des records de transactions. Pour une "finance autonome", le choix du rail est-il déjà tranché ?
Il faut être prudent avec le binaire. Solana a un avantage évident sur la vitesse et le coût, ce qui en fait un terrain de jeu idéal pour le "HFT du quotidien" et les micro-transactions. Mais Ethereum reste la couche de sécurité et de liquidité profonde de la DeFi.
L'avenir se jouera probablement sur les Layers 2 (comme Base) qui tentent de concilier la robustesse d'Ethereum avec l'agilité de Solana. Ce qui est certain, c'est que l'interopérabilité sera le juge de paix. On ne peut pas se contenter d'un seul rail. Nous allons vivre une période de "standard multichaîne" un peu complexe, mais nécessaire avant d'arriver à une unification, un peu comme l'USB-C a fini par s'imposer pour le matériel.
Pour conclure, on parle souvent de l'IA comme d'un risque, mais vous semblez y voir un moteur d'équité économique.
L'IA est stochastique, elle peut générer de l'erreur ou du chaos. La cryptographie est son antidote : elle apporte le déterminisme et la vérification. C'est l'antidote au deepfake et à la fraude.
Sam Altman et d'autres parlent souvent de la "société de l'abondance". L'idée est que l'IA produit de la valeur à coût quasi nul, et que les actifs numériques permettent de redistribuer cette valeur de manière granulaire et équitable. Le stablecoin n'est pas qu'un outil spéculatif, c'est l'infrastructure qui permet de rémunérer des millions de micro-contributions humaines ou robotiques. C'est un changement de paradigme total pour la finance : passer d'une gestion de flux massifs et lents à une gestion d'une infinité de micro-flux instantanés.







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