EXCLUSIF - Rachat d’Exaion par Mara : cette clause qui prive EDF de calcul pour l’IA et le Bitcoin

EXCLUSIF - Rachat d’Exaion par Mara : cette clause qui prive EDF de calcul pour l’IA et le Bitcoin
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Le contrat de cession d’Exaion à l’américain Mara contient une clause passée inaperçue : EDF ne pourrait plus mener d’activité de calcul intensif pendant deux ans. Une interdiction qui pourrait concerner aussi bien le minage de bitcoins que… l’IA ou le cloud.

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Le désormais médiatique deal “Mara-Exaion” pourrait prendre un nouveau tournant. Selon les informations de The Big Whale, le contrat de cession d’Exaion au mineur de bitcoins américain Mara Holdings contient une disposition passée presque inaperçue mais lourde de conséquences pour EDF et la France : pendant deux ans, le géant tricolore n’aurait plus le droit d’exercer la moindre activité liée au calcul informatique haute performance (HPC).

Derrière cette formulation technique se cache potentiellement une interdiction d’exploiter toute activité de calcul intensif, qu’il s’agisse de minage de bitcoins, d’intelligence artificielle ou de cloud souverain.

Une mesure qui pourrait alimenter un peu plus les débats à l’heure où les capacités de calcul informatique haute performance sont particulièrement prisées. OpenAI (ChatGPT) et le champion français Mistral IA en sont de très gros consommateurs.

Une clause d’exclusivité aux contours flous

Le document signé le 11 août 2025 et déposé à la SEC américaine (que The Big Whale a pu consulter) précise qu’EDF s’engage à ne pas exercer d’activité dans le domaine du “computing, cloud, or HPC-related activity” pendant 24 mois, que ce soit “en tant que service provider, agent, consultant ou autre”.

Une clause d’exclusivité totale, aux contours suffisamment vastes pour bloquer tout projet concurrent d’Exaion, dont Mara détiendrait 64 % du capital (pour 168 millions d’euros) si la vente est validée en novembre par Bercy au titre du contrôle des investissements étrangers (IEF).

Le contrat prévoit qu’EDF conserve une participation minoritaire et un rôle de client. Mais selon plusieurs sources internes, le groupe public ne toucherait qu’environ 20 millions de dollars nets, une fois les apports en capital et les distributions internes déduits.

Un montant jugé “ridiculement bas” par une source proche du dossier, “au regard de la valeur stratégique du marché du calcul intensif”.

“L’interprétation la plus crédible, c’est qu’EDF n’aurait plus le droit de faire du HPC sous quelque forme que ce soit pendant deux ans”, explique Alexandre Stachtchenko, directeur de l’Institut National du Bitcoin. “Mais l’interprétation la plus inquiétante, c’est que la clause pourrait être comprise comme interdisant à EDF d’alimenter toute entreprise de calcul informatique intensif.”

Une telle lecture reviendrait à interdire à EDF non seulement de relancer un projet de cloud souverain, mais aussi d’alimenter en énergie des acteurs du calcul, qu’ils soient spécialisés dans l’IA, la simulation industrielle, ou le minage de bitcoins.

Contacté, EDF a précisé qu'une exception était prévue : EDF peut continuer à développer et exploiter des solutions HPC internes, à condition qu’elles soient exclusivement destinées aux besoins du groupe EDF.

Un projet interne concurrent en voie d’abandon

Toujours selon nos informations, cette clause d’exclusivité tombe au pire moment : “Il y a un an, EDF avait lancé un projet interne de minage baptisé FlexMine, avec l’ambition d’utiliser les surplus énergétiques du réseau pour alimenter des infrastructures de calcul flexibles.”

Le projet, porté par une petite équipe de cinq à six ingénieurs, aurait progressivement pris de l’ampleur.

“Les terrains étaient identifiés, RTE (le gestionnaire du réseau de transport d'électricité français) et la DOAAT (Direction de l’optimisation, de l’achat et du trading chez EDF) étaient intégrés au groupe de travail pour ajuster les prix de l’électricité. C’était un vrai projet industriel, validé par EDF Pulse (la filiale d’innovation de EDF) et soutenu par le comité d’exécutif du groupe public”, détaille la même source, qui affirme qu’il devait aboutir à la création d’une filiale dédiée.

FlexMine devait permettre à EDF de valoriser localement ses excédents de production électrique (notamment lors des périodes de prix négatifs sur le marché) en y branchant des usages de calcul flexibles, IA et minage de bitcoins compris. “Mais depuis la signature avec Mara, le projet est à l’arrêt. Les équipes ont été discrètement invitées à transférer leur travail à Mara France”, confie la source.

EDF Pulse Ventures (déjà investisseur d’Exaion) aurait favorisé la vente à Mara, jugée plus rapide à concrétiser. “C’est d’autant plus rageant qu’on avait un projet en interne, financé, validé, prêt à être lancé. Et là, tout part chez un acteur américain soumis au Cloud Act”, résume une source.

>> La France paie des millions pour se débarrasser de son surplus d'électricité

Le paradoxe de la souveraineté

L’affaire a de quoi faire grincer des dents, tant Exaion était présentée jusqu’ici comme un fleuron français du numérique souverain.

Fondée en 2020 pour “donner une seconde vie” aux supercalculateurs d’EDF, la filiale fournissait des services de cloud et de blockchain sécurisés depuis la France et le Canada. En 2024, elle avait obtenu son enregistrement PSAN (Prestataire de Services sur Actifs Numériques) auprès de l’Autorité des marchés financiers (AMF), gage de conformité au droit français.

Pour Claire Balva, directrice générale de l’Adan, “il faudrait clarifier la portée des clauses de la vente car elle pourrait entrer en conflit avec les objectifs nationaux de souveraineté numérique”.

Le PDG de Mara, Fred Thiel, s’était affiché au sommet Choose France organisé par Emmanuel Macron en mai dernier, promettant “des investissements massifs dans le calcul vert et l’intelligence artificielle”.

Le minage de bitcoins en France serait-il exclu de l’équation ?

Questionnées plusieurs fois à ce sujet par nos soins, les équipes de Mara ont toujours entretenu le flou sans l’écarter.

“Il est impossible à ce jour de déterminer dans quelle proportion ses activités européennes seront consacrées au minage de bitcoins versus le calcul haute performance”, soufflait mi-septembre un représentant dans Le Figaro.

Selon nos informations, Mara prévoirait d’investir jusqu’à 5 milliards de dollars en France et en Europe lors des cinq prochaines années.

Mais en interne, le contraste est brutal.

“C’est un deal qu’on ne signe pas à ce prix-là quand on parle de souveraineté et d’électricité stratégique”, souffle une source interne. “Le marché mondial du HPC vaut des milliards, et on le bloque pour deux ans contre 20 millions d’euros nets ? C’est absurde.”

Un verrou à contre-courant des ambitions politiques

Problème : cette clause intervient alors même que plusieurs partis politiques français (du Rassemblement National à l’UDR d’Éric Ciotti) plaident pour que la France réinvestisse dans le calcul à haute densité énergétique, qu’il s’agisse de recherche en IA ou de minage de bitcoins “made in France”.

>> Le gouvernement français ouvre la porte au minage de Bitcoin par EDF

“On ne peut pas à la fois parler de souveraineté numérique et signer des contrats qui interdisent à EDF de faire du calcul pendant deux ans”, poursuit Alexandre Stachtchenko. “C’est une abdication stratégique au moment où tout le monde se bat pour sécuriser de la capacité de calcul.”

Cette situation soulève aussi la question du Cloud Act, la loi américaine qui permet aux autorités des États-Unis d’accéder à certaines données détenues par des entreprises relevant de leur juridiction, même si elles sont stockées à l’étranger.

En vendant Exaion à un acteur américain soumis à cette législation, EDF a-t-elle, de facto, affaibli la promesse d’un cloud souverain français ?

Une enquête interne en vue ?

Selon nos informations, plusieurs acteurs s’interrogent aujourd’hui sur la légalité et la portée réelle de la clause d’exclusivité, tandis que Bercy “réévalue” le dossier dans le cadre du contrôle des investissements étrangers.

“Le ministère de l’Économie n’avait pas eu accès à toutes les annexes du contrat lors de la signature”, affirme une source proche du dossier. “Depuis la question posée par le député Philippe Latombe (Modem) cet été (voir sa tribune), la réponse officielle est qu’on ‘attend une contre-offre’. En réalité, EDF s’est déjà engagée à ne pas en étudier auprès de Mara”, confie une source proche du dossier.

L’ancien ministre de l’Économie Antoine Armand s’était déjà inquiété dès le 17 août de voir brader “les pépites tech souveraines qui grandissent en France”.

Un dossier explosif au croisement de l’énergie et du numérique

Le rachat d’Exaion par Mara illustre à la fois l’appétit des géants américains du minage pour les infrastructures européennes et les contradictions françaises entre ambitions industrielles et dépendance énergétique.

En verrouillant EDF sur le HPC pendant deux ans, la France se priverait temporairement d’un acteur public majeur dans un domaine où la demande explose : calcul pour l’intelligence artificielle, modélisation scientifique, ou le minage de bitcoins.

Et alors que certains rêvent d’un “minage souverain” valorisant les surplus électriques français, l’affaire Exaion pourrait marquer, à l’inverse, un recul discret mais profond de la souveraineté numérique hexagonale.

>> Fatih Balyeli (Exaion) : “Exaion et EDF veulent devenir le partenaire blockchain incontournable des institutions financières”

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Grégory Raymond

Grégory Raymond est directeur de la recherche et co-fondateur de The Big Whale. Spécialiste de l'intersection entre finance traditionnelle et actifs numériques, il couvre depuis 2017 les enjeux réglementaires, institutionnels et technologiques du secteur pour une audience de décideurs (banques, asset managers, fintechs). Il est également l'auteur de "Bitcoin & Cryptos : L'enjeu du siècle" (Talent Éditions, 2025), un ouvrage structuré autour d'entretiens avec des figures clés de l'écosystème.

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Raphaël Bloch

Raphaël Bloch est CEO et cofondateur de The Big Whale, une plateforme indépendante d’intelligence de marché sur les actifs numériques, destinée aux acteurs des marchés financiers à travers une couverture éditoriale, de la recherche, un briefing hebdomadaire et des événements en présentiel. Il a cofondé The Big Whale en avril 2022. Au sein de la plateforme, il modère et anime des événements institutionnels réunissant banques, asset managers, custodians et fournisseurs d’infrastructure sur des sujets tels que le staking, l’on-chain yield, les stablecoins, le DeFi lending et la tokenisation. Il a modéré des panels lors d’événements organisés en partenariat avec Bitwise, Everstake, Gemini, Morpho, Hexarq, Coinhouse, Delubac, Franklin Templeton et l’Ethereum Foundation, à Londres et à Paris entre fin 2025 et mi-2026.

Avant de fonder The Big Whale, Bloch a travaillé comme journaliste aux Echos de décembre 2016 à mars 2020, puis à L’Express de mars 2020 à mars 2022. Il a également travaillé auparavant chez Reuters. Depuis septembre 2022, il exerce en parallèle le rôle de Business Analyst chez BFM Business. Il couvre le secteur crypto comme journaliste depuis 2016. Il est diplômé d’emlyon et du CFJ.

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