Sorare traverse l'une des périodes les plus difficiles de son histoire. Selon nos informations, la start-up française spécialisée dans le fantasy football a informé jeudi ses équipes de l'ouverture d'un plan de licenciement économique (PSE). Environ 35 % des salariés sur un effectif d'une centaine de personnes devraient quitter l'entreprise dans les prochaines semaines.
“J'ai décidé d'accélérer notre retour à la profitabilité”, confirme à The Big Whale son patron et cofondateur Nicolas Julia. “Ce plan a deux objectifs : contribuer à atteindre la profitabilité l'année prochaine, et simplifier l'organisation. On raccourcit les circuits de décision, on centralise tout à Paris. C'est dur à vivre, évidemment, mais c'était nécessaire.”
Adrien Montfort, CTO et cofondateur, a de son côté annoncé son départ en interne. Il va quitter ses fonctions opérationnelles, mais gardera un rôle au conseil d'administration.
Ce plan social représente un petit séisme, même si de nombreux employés s'attendaient à une annonce de cette ampleur. Depuis plusieurs mois, la trajectoire économique de l'ex-licorne s'était considérablement assombrie.
Portée au sommet en 2021 grâce à une levée de fonds record de 680 millions de dollars (pour une valorisation de 4,3 milliards de dollars) et à un marché NFT en pleine euphorie, Sorare subit depuis trois ans une contraction sévère de son activité : selon le média L'Informé, elle aurait enregistré 59 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2023, puis 43 millions en 2024.
Selon Nicolas Julia, l'entreprise devrait terminer 2025 en croissance. “C'est ce qui était prévu et annoncé, on maintient cet objectif”, assure-t-il.
Toujours selon L'Informé, les pertes auraient dépassé les 220 millions d'euros en 2023 et seraient restées très élevées en 2024 (autour de 100 millions d'euros). L'entrepreneur ne confirme pas ces chiffres, mais envisage le retour à la rentabilité “d'ici fin 2026”.
“Plus de 500 millions d'euros d'engagements contractuels ont été renégociés et retirés”
L'entreprise, qui avait bénéficié entre 2021 et 2022 d'une importante mise en lumière par le président Emmanuel Macron, a depuis été exclue mi-2025 du French Tech 120, le programme d'accompagnement du gouvernement français réservé aux plus belles start-ups du pays.
Elle a également licencié en 2024 la quasi-totalité de ses équipes aux États-Unis, deux ans après avoir tenté l'aventure américaine pour répliquer son modèle dans le baseball et la NBA.
“Mais nos ambitions US restent intactes : on continue de construire autour de la MLB et la NBA, qu'on vient de renouveler”, indique Nicolas Julia. “Et plus largement, le marché américain reste important, surtout avec l'horizon Coupe du Monde 2026 qui s'y déroulera. On va continuer à travailler avec nos ambassadeurs, influenceurs, créateurs de contenus et nos partenaires locaux.”
La bonne nouvelle, c'est que Sorare a réussi à renégocier ses accords de licensing avec les ligues, clubs et joueurs de football qui apparaissent dans le jeu. “Au total, plus de 500 millions d'euros d'engagements contractuels ont été renégociés et retirés. C'est énorme. Le profil financier de Sorare n'a plus rien à voir avec celui d'il y a deux ans. C'est un travail colossal de l'équipe”, poursuit l'entrepreneur.
Mais cette cure d'austérité n'a pas suffi à enrayer l'érosion du modèle économique. Sorare reste très dépendant des ventes de cartes, concentrées sur le début de saison des championnats de football, mais dont l'activité a du mal à se maintenir le reste de l'année.
“Je pense que ce n'est pas un problème en soi”, réagit Nicolas Julia. “Beaucoup de business sont très saisonniers : une grande partie de l'activité se concentre naturellement sur un moment précis de l'année. Est-ce qu'on peut faire plus pour générer davantage de revenus sur d'autres périodes ? Très probablement. Et certaines des annonces prévues pour l'année prochaine vont clairement dans ce sens. Mais il faut aussi accepter que la saisonnalité fait partie du modèle — l'important est de planifier en fonction.”
Parmi les indicateurs clés sur le trimestre qui a suivi le lancement cet été de la saison 2025-2026 (revenu, engagement et volume d'utilisateurs), l'entreprise assure qu'ils sont tous en forte croissance. “Les revenus progressent de 22 % sur un an, le volume de cartes échangées augmente de 25 % (2,8 millions), et nous avons désormais 378 000 utilisateurs détenant des cartes, soit 33 % de croissance par rapport à l'année dernière”.
Une migration sur Solana qui pourrait rapporter jusqu'à 10 millions de dollars
La migration annoncée vers la blockchain Solana prévoit, selon nos informations publiées en septembre, un versement allant jusqu'à 10 millions de dollars pour Sorare, conditionné à plusieurs objectifs.
Cette opération doit offrir un nouveau souffle à la plateforme. Mais malgré cela, la dynamique reste fragile.
Il faut dire que le contexte sectoriel n'aide pas. Le gaming Web3 traverse lui aussi une zone de turbulences : son concurrent Unagi, créateur d'Ultimate Champions, a abandonné le modèle fantasy en 2024 pour devenir un studio de développement de jeux vidéo plus classique, tandis que The Sandbox s'est séparé de plus de 50 % de ses effectifs et a changé sa gouvernance, comme nous l'avions révélé en août.
“Beaucoup de sociétés ont effectivement rencontré des difficultés. Mais pour être honnête, je ne suis pas sûr que Sorare soit réellement une entreprise de gaming”, déclare Nicolas Julia. “On vend des collectibles et on construit des jeux autour, donc on est vraiment à la croisée de deux catégories. Et la réalité, c'est que personne n'a encore réussi à prouver qu'un modèle de ce type pouvait atteindre des centaines de millions, voire des milliards d'euros de revenus. C'est factuel : personne n'a encore craqué le modèle, même si beaucoup essaient.”
En France, l'instabilité réglementaire complique encore la situation. Malgré un cadre Jonum théoriquement conçu pour des acteurs comme Sorare, le décret d'application n'a toujours pas été signé (malgré son vote en 2024), plongeant tout un pan du secteur dans l'incertitude.
“Je ne pense pas que les entrepreneurs ralentissent leurs projets à cause de ça”, tempère Nicolas Julia. “Mais c'est vrai que ce manque de clarté n'aide pas, surtout quand on cherche à lever des fonds. Une décision réglementaire ferme et définitive institutionnalise une catégorie. Cela sécurise tout l'écosystème. Je pense qu'on est proches de la ligne d'arrivée maintenant.”
À la question d'une éventuelle future levée de fonds, dont l'opération pourrait fortement baisser la valorisation de l'entreprise, toutes les portes sont ouvertes même si rien n'a été tranché.
“On n'est pas en levée”, affirme Nicolas Julia. “Mais on reçoit des marques d'intérêt et on les évalue. Si certaines opportunités correspondent à nos besoins et à nos conditions, on pourra avancer. Mais ce n'est pas quelque chose qu'on est activement en train de préparer.”
À ce jour, Sorare conserve des atouts importants : une marque forte, une communauté très engagée et une présence mondiale appuyée par des partenariats avec les plus grandes ligues de sport.
Mais ce plan de départ marque une rupture majeure. L'entreprise doit désormais prouver qu'elle peut stabiliser son modèle.




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