Standard Chartered a ouvert son bureau luxembourgeois en décembre 2024. Pourquoi avoir choisi ce pays comme porte d'entrée en Europe pour les actifs numériques ?
Nous avons obtenu notre enregistrement PSAN le 16 décembre 2024, le jour même où je prenais mes fonctions et où nous lancions officiellement l'entité. Plusieurs raisons ont guidé ce choix. Le régulateur luxembourgeois a montré une réelle ouverture sur le sujet. Le Luxembourg reste par ailleurs le premier centre de fonds en Europe et le deuxième au monde, derrière les États-Unis. Sur le plan culturel, c'est un pays qui fonctionne très naturellement avec l'Angleterre : nos contrats juridiques sont rédigés en anglais, tout le monde parle anglais, et les résidents maîtrisent en moyenne 3,7 langues. Le pays a souvent été en avance sur ces sujets. Il a démontré qu'il était possible d'y obtenir une licence relativement rapidement, dans un écosystème favorable.
Concrètement, que faites-vous au Luxembourg ?
Nous nous spécialisons dans la conservation d'actifs numériques. Nous ne sommes pas une banque au Luxembourg : nous sommes une filiale du groupe Standard Chartered, rattachée au Royaume-Uni. Aujourd'hui, nous assurons la conservation de cinq cryptoactifs : Bitcoin, Ether, Solana, XRP et USDC. Nous sommes par ailleurs en cours d'obtention d'une licence MiCA au Luxembourg, la période de grandfathering touchant à sa fin.
Vous vous limitez à la conservation. Pourquoi ne pas avoir sollicité une licence plus large ?
Parce que nous disposons déjà de capacités d'exécution, mais depuis Londres, où nous opérons un desk de trading sur Bitcoin et Ether. Une infrastructure de trading qui nous est propre, au service de nos clients. Au Luxembourg, nous nous concentrons sur ce que nous faisons le mieux : la conservation.
>> Report : Le grand basculement des banques suisses vers les actifs numériques
«Nos clients voient leurs actifs traditionnels et numériques sur une seule application»
Quel type de clients ciblez-vous ?
Notre segmentation couvre les banques, les broker-dealers, la gestion d'actifs — dont les émetteurs d'ETF, d'ETP et d'ETN —, les CASP et les entreprises. Nous avons signé un partenariat public avec OKX, par exemple : les clients institutionnels des grandes plateformes crypto recherchent de plus en plus des solutions de conservation off-chain auprès de groupes bancaires, pour des raisons d'assurance et de confiance. Nous avons également signé avec une banque privée, et d'autres partenariats sont en cours.
Des émetteurs de crypto ETP ont-ils rendu publique leur relation avec vous ?
Seulement 21Shares pour l'instant, et c'est officiel. Nous sommes en cours de signature avec d'autres.
Comment expliquer la conviction forte de la direction générale sur les actifs numériques ?
Standard Chartered est une banque d'importance systémique, l'une des plus grandes au monde. Nous opérons dans plus de cinquante pays, avec une présence très forte en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique. Historiquement, nous avons toujours été très solides sur la conservation d'actifs. La direction a rapidement acquis la conviction que les actifs numériques étaient là pour durer. Pour nos clients, le passage de la conservation traditionnelle à la conservation d'actifs numériques est au fond très fluide : sur une seule application bancaire, ils visualisent à la fois leurs actifs traditionnels et leurs actifs numériques. C'est une extension naturelle du métier.
«L'Europe n'est pas en retard, mais elle n'est pas en avance non plus»
Standard Chartered a une vision globale. Comment percevez-vous l'Europe aujourd'hui sur les actifs numériques ?
Il faut distinguer plusieurs sujets qui avancent à des rythmes différents. Sur la tokenisation, nous sommes dans un marché en phase de croissance. Il y a eu beaucoup d'expérimentation en Europe, largement portée par la Banque centrale européenne. L'Europe progresse, mais pas encore assez vite. Je dirais qu'elle n'est pas en retard, mais qu'elle n'est pas en avance non plus.
Sur les stablecoins, l'Europe accuse clairement un retard sur les États-Unis, où le CLARITY Act avance et où 99 % des stablecoins sont libellés en dollars. Le sujet commence néanmoins à être pris au sérieux. Il y a le règlement MiCA, le consortium Qivalis qui se lance avec une trentaine de banques, SG Forge qui atteint 100 millions d'euros de capitalisation, AllUnity... Et une prise de conscience croissante, au niveau des directions générales des banques, que les stablecoins deviennent incontournables pour capter les opportunités créées par la tokenisation.
L'entité luxembourgeoise sert-elle uniquement des clients européens ?
Pas du tout. Nous proposons ce service à nos clients et prospects dans le monde entier qui ont besoin d'une solution de conservation de cryptoactifs en Europe. Nos clients ne sont pas nécessairement européens. Certains choisissent l'Europe parce qu'elle reste le continent le mieux régulé, celui qui inspire le plus de confiance. D'autres ont besoin de distribuer en Europe et souhaitent le passeport européen. Nous sommes actifs au Luxembourg pour l'Europe, à Dubaï, et nous travaillons à être opérationnels à Hong Kong et Singapour. Nos clients ont donc le choix entre quatre localisations.
Pouvez-vous donner des exemples concrets ?
21Shares, qui est suisse, c'est public. Nous avons également un broker britannique. Les clients qui choisissent l'Europe le font soit pour des raisons de distribution, soit pour des raisons de confiance. Les acteurs européens — typiquement les émetteurs d'ETN et d'ETP domiciliés en Europe — travailleront naturellement avec des dépositaires européens.
«Les stablecoins deviennent incontournables pour capter les opportunités de la tokenisation»
Standard Chartered pourrait-il lancer son propre stablecoin ?
Pas en euros : ce n'est pas à l'ordre du jour. En revanche, nous avons obtenu une licence à Hong Kong. Le projet s'appelle Anchorpoint ; c'est une joint-venture avec HKT et Animoca Brands, et nous allons émettre un stablecoin en dollar de Hong Kong, le HKDAP. Nous travaillons également sur d'autres projets de stablecoins, mais pas en euros ni en dollars américains pour l'instant.
>> Découvrez notre tableau de bord stablecoins
Pourquoi pas en euros ?
Standard Chartered est très présent en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique. Hong Kong reste l'un de nos marchés majeurs. Il y a une logique claire liée à notre taille, à nos clients cibles et à nos marchés. Sur l'euro, il n'y a pas de projet à court terme, mais c'est un sujet que nous examinons sous l'angle de la conservation d'actifs numériques, pas en tant qu'émetteur. Idem pour le dollar.
La conservation des réserves des émetteurs de stablecoins est-elle un sujet pour vous ?
Oui, et nous n'en sommes pas qu'à l'étude : nous le faisons. C'est d'ailleurs ce qui rend mon rôle particulièrement intéressant. Nous sommes en discussion avec l'ensemble des grandes plateformes et des émetteurs de stablecoins. Pour tout stablecoin d'une taille significative, les émetteurs doivent diversifier leurs banques de réserve, parfois entre quatre et cinq institutions. Nous travaillons avec des émetteurs de stablecoins.
Parlons de votre infrastructure technique. Vous êtes spécialisés dans la conservation : à quoi ressemble votre infrastructure ? Tout est développé en interne ?
Non, nous utilisons Zodia Custody. Nous sommes investisseurs dans Zodia depuis plusieurs années, et c'est un partenaire de confiance. (Standard Chartered a annoncé l'acquisition complète de Zodia le 18 mai — ndlr) Nous avons bien entendu conduit toutes les diligences nécessaires. Nous n'avons pas retenu Zodia simplement parce que nous y avions investi, mais parce que c'est un acteur clé sur le plan technologique.
«La majorité des transactions se feront on-chain à l'avenir»
Existe-t-il une certaine proximité avec Coinbase, qui a également obtenu une licence au Luxembourg ?
Nous avons un partenariat au niveau du groupe avec Coinbase : c'est un acteur avec lequel nous travaillons déjà à l'échelle mondiale. Je n'ai pas mis en place de partenariat spécifique pour l'Europe, le groupe en disposant déjà d'un. À titre personnel, je suis très proche de Jean-Baptiste Graftieaux, l'ancien CEO de Bitstamp, aujourd'hui chez Coinbase au Luxembourg. Nous faisons partie du même écosystème. La communauté financière luxembourgeoise est petite : quand on déjeune en ville, on croise souvent les mêmes personnes. Je suis par ailleurs président du groupe de travail blockchain et crypto à l'Association des Banques et Banquiers, Luxembourg. Nous sommes tous connectés, nous avons une proximité avec le régulateur, avec le gouvernement. Et nous avons besoin d'acteurs comme Coinbase et Standard Chartered dans nos associations pour contribuer au développement de la place financière. Ce développement passera notamment par l'écosystème crypto et la tokenisation.
Quelles sont les priorités du groupe pour l'année à venir sur les actifs numériques ?
La priorité est de continuer à pousser tout ce que nous avons engagé. Entre la conservation d'actifs numériques sur quatre sites, la tokenisation — nous avons réalisé des obligations, des sukuk (instrument financier islamique — ndlr), des fonds — et les stablecoins, l'enjeu est de continuer à acquérir des clients, à les intégrer sur nos plateformes et à faire croître les actifs en conservation. L'ambition est que la conservation d'actifs numériques devienne un flux de revenus significatif.
Sur la tokenisation, la priorité repose sur un constat simple : la majorité des transactions se feront on-chain à l'avenir. Nous devons donc être en mesure d'accompagner toute cette chaîne de valeur de bout en bout — émettre des produits on-chain, les détenir on-chain, assurer le service aux actifs on-chain.
Si vous deviez choisir un seul segment prioritaire ?
Ce sont tous en même temps — désolé si ce n'est pas la réponse attendue (rires). Cela dit, les fonds monétaires tokenisés restent une priorité particulière, car ils nous permettent d'avancer sur le front de la gestion d'actifs. Nous avons déjà réalisé une transaction significative avec China Asset Management à Hong Kong, portant sur plusieurs centaines de millions de dollars en fonds tokenisés. Nous recevons un nombre considérable de demandes et de projets dans ce segment. C'est clairement là que la demande est la plus forte sur les produits tokenisés. D'autant que les fonds tokenisés peuvent être utilisés comme collatéral sur les plateformes d'échange. Nous faisons du collateral mirroring à Dubaï avec deux fonds déjà tokenisés. On peut à la fois tokeniser et reproduire un système de marchés de capitaux avec du collatéral. C'est un cas d'usage véritablement très prometteur.







%201.png)






%201.png)
%201.png)


%201.png)



%201.png)


