The Big Whale : Vous avez levé 25 millions d'euros en septembre 2025, avec PayPal parmi les investisseurs Concrètement, qu’est-ce que cela vous a permis de faire ?
Mounir Laggoune : Au départ, on s'est vraiment posé la question : est-ce qu'on construit une boîte bootstrap, autosuffisante, ou est-ce qu'on rentre dans une logique de levées de fonds ? Notre envie initiale, c'était plutôt de faire une boîte qui s'autofinance.
Mais quand on a vu l'opportunité — et surtout face à qui on se battait, c'est-à-dire des banques et des acteurs très installés, avec des noms qui inspirent confiance — on s'est dit qu'il fallait lever. Lever, c'est un premier pas vers la création de confiance. Quelque part, lever autant d'argent, c'est un signal rassurant pour les clients. C'est aussi pour ça qu'on est parti sur ce "track" de levée.
Votre vision, c'est cette plateforme "tout-en-un" pour les finances. Ça veut dire quoi, précisément ?
L'objectif, c'est un endroit unique pour suivre son patrimoine (ce qu'on fait déjà, mais il faut s'améliorer en continu), gérer son budget (idem, on veut être les meilleurs) recevoir des recommandations, puis investir directement.
Sur la recommandation, par exemple, avec l'IA, on peut faire des choses très avancées. Pour recommander, il faut des modèles et du contexte. Des modèles, il y en a plein. Le contexte, c'est la donnée propriétaire : et ça, nous, on en a beaucoup. C'est un avantage compétitif majeur.
Et ensuite, une fois que vous avez reçu des recommandations, vous n'avez pas envie d'être renvoyé vers un autre site pour investir ou vers quatre sites différents. Sinon on recrée le problème initial : la fragmentation. Notre ambition, c'est de tout centraliser sur une même plateforme.
Quels montants sont actuellement sous gestion chez Finary ?
Notre prochain "milestone" d'encours, c'est un milliard d'euros. C'est quelque chose qu'on doit atteindre cette année, à travers l'assurance-vie, la crypto, les futurs produits type PEA, et la partie gestion privée.
Vous avez commencé par la crypto. Aujourd'hui, quel est son poids dans votre business ?
En chiffre d'affaires, environ 15 %. Ce n'est pas énorme, parce qu'on a désormais l'assurance-vie, la gestion privée, et aussi l'abonnement : c'est très difficile de faire mieux qu'un modèle SaaS. Le courtage, c'est aussi très rentable quand il y a du volume.
Et notre produit crypto n'est pas fait pour les traders. Il est fait pour des épargnants long terme. Les exchanges gagnent beaucoup en poussant le leverage, les spreads… nous, ce n'est pas notre approche. C'est un produit qu'on continue d'améliorer, on refait une partie de l'infrastructure, et c'est très apprécié par nos clients.
En AUM, la crypto pèse davantage : autour de 35 % actuellement. Et oui, sur le long terme, en proportion, ça a vocation à baisser, parce que le reste va grossir. Mais en absolu, ça continue d'augmenter. Et ça valide notre thèse : beaucoup de clients ont commencé chez nous par la crypto, puis ils ont adopté Finary Life. Ils ne veulent pas être sur quinze plateformes, à condition que la plateforme unique soit vraiment performante.
Voyez-vous une utilité aux stablecoins dans votre fonctionnement mi-crypto, mi-traditionnel ?
Je pense que le stablecoin va devenir invisible par rapport au fiat. Vous passerez en stable sans le savoir.
Exemple : vous voulez faire un virement de 101 000 euros. Impossible en virement instantané au-delà de 100 000. Donc vous convertissez en stablecoin, vous transférez, puis vous repassez en fiat. Pour le client, ce ne sont que des rails. C'est ça, l'orchestration financière “magique”.
On l'a vécu en interne : construire un produit crypto d'abord, puis un produit assurantiel, c'est violent pour les équipes. Vous dites aux mêmes développeurss : “Maintenant on fait un arbitrage qui se matérialisera en trois jours”. Alors qu'avant, tout était instantané, 24/7. Le monde a changé. Beaucoup de gens ont découvert l'investissement via la crypto — ils sont habitués à l'instantanéité.
Les marchés traditionnels bougent d'ailleurs : extended hours, volonté de trading quasi continu… Et quand vous regardez l'assurance-vie, le “frein à main” est structurel : c'est conçu pour ne pas trader. C'est cohérent, mais à contretemps des attentes.
“Aucune fintech n'est leader en B2C sur deux marchés en Europe”
En termes d'équipe, vous en êtes à combien ?
Nous sommes passés d'environ 40 à 70 personnes en relativement peu de temps. Et entre-temps, on a augmenté la barre d'exigence. Et on a un avantage énorme : notre visibilité.
Aujourd'hui, 90 % des gens qui bossent chez Finary étaient des clients avant d'être recrutés. Des gens qui ont un abonnement Premium, qui connaissent déjà le produit, qui arrivent avec un niveau d'exigence élevé. Hier encore, je postais sur les réseaux à propos d'un membre de l'équipe support : il était client avant d'être chez nous. Et en fait, c'est presque le cas de tout le monde.
Ça change tout : vous n'avez pas à expliquer la mission, ils la vivent déjà. Et ils sont souvent les premiers à dire : Ça, ça ne marche pas", "Pourquoi il n'y a pas de PEA", “Pourquoi vous ne faites pas ça". Il y a une adhésion très forte.
Finary centralise un grand nombre de données, quelles mesures de sécurité avez-vous mises en place pour protéger votre fichier client ?
Nous ne stockons pas les identifiants bancaires de nos clients : ils sont chiffrés et conservés par nos partenaires agréés : Powens (agréé Banque de France), Plaid et Flanks. Nous avons uniquement un accès en lecture seule aux comptes, ce qui signifie qu'aucune transaction ne peut être initiée depuis notre plateforme.
Côté infrastructure, tout est chiffré de bout en bout (TLS 1.2 minimum, AES-256 pour les bases de données), hébergé chez GCP en Europe et protégé par Cloudflare. Nous réalisons régulièrement des audits de code et des tests d'intrusion avec des acteurs spécialisés en sécurité offensive, et nous gérons un programme de bug bounty.
Concernant l'accès aux données, nous n'y touchons que lorsqu'un client nous le demande pour du support. Chaque accès est tracé et audité. Enfin, nos clients doivent activer le 2FA s'ils investissent via la plateforme, et nous appliquons la travel rule qui permet uniquement de retirer vers un compte au nom du titulaire sur un CASP ou un wallet vérifié.
Vous faites de la France une priorité, alors que votre produit est réplicable partout en Europe. Pourquoi ce choix ?
Parce que ce marché est gigantesque. Il y a plus de 6 000 milliards d'euros d'épargne. Et quand les gens nous demandent "quand est-ce que vous allez à l'étranger ?", je rappelle toujours cette statistique : aucune fintech n'est leader en B2C sur deux marchés en Europe.
Donc priorité sur la France. Évidemment que le modèle est réplicable : sur la crypto, on sera sur des licences européennes, donc c'est transportable. Mais d'abord, il y a un acteur à plusieurs milliards d'euros à construire en France. Et ensuite seulement, on ira à l'étranger.
Vos concurrents, ce sont les néobanques et néobrokers… ou les banques traditionnelles ?
Il y a deux types de concurrents, mais l'encours est chez les banques. Les banques, aujourd'hui, ne délivrent pas la valeur qu'elles promettent à leurs clients. En tout cas pour notre cible.
Nos clients, ce sont des gens qui ont déjà un peu de patrimoine et veulent faire un état des lieux. Ils se sentent souvent lésés parce qu'ils ont acheté des produits "maison". Il y a aussi les clients de banque privée, qui ont l'encours mais qui vivent une expérience très vieillotte, très "à l'ancienne".
Les néobanques et néobrokers, c'est minuscule en réalité. Ça aide à évangéliser et à agrandir le marché, mais les parts de marché qu'on se "pique" entre nouveaux entrants sont faibles. Le vrai sujet, c'est d'aller chercher l'encours chez les acteurs établis.
L’obligation d’obtenir un agrément MiCA pour continuer à offrir des services crypto arrive à grand pas (1er juillet 2026). Vous en êtes où ?
C'est en cours, donc malheureusement nous ne pourrons pas faire de commentaires (rires).
Pour vous, MiCA est le plus exigeant des agréments que vous cherchez ?
Le PSAN, au début, c'était relativement simple même s'il y avait déjà des exigences. Ensuite, il y a eu un renforcement, puis l'agrément PSAN/MiCA, mais très peu l'ont obtenu.
MiCA, c'est un niveau comparable à celui d'un broker actions. Beaucoup de textes ont été repris, et on voit bien que ça communique : au final, vous devenez vraiment un broker. Et ça a une conséquence simple : c'est plus dur pour un nouvel acteur de rentrer sur le marché. Ça favorise les gros. Coinbase, payer un million pour une licence, c'est un coût de fonctionnement. Une startup qui démarre n'a pas forcément un million à mettre sur la table.
Donc oui, ça renforce l'écosystème d'un côté, mais ça empêche aussi de nouveaux entrants de l'autre. Je ne vais pas me plaindre : je suis du bon côté de la barrière, avec un business, des clients, des moyens, une relation de travail avec le régulateur. Mais il faut être lucide : ça limite la concurrence.
Et ça a aussi un impact côté client : on demande de plus en plus de choses, et souvent les clients nous disent la même chose : "Vous ne savez pas pourquoi vous me demandez tout ça, c'est pénible". Il ne faut pas casser l'expérience crypto.
Justement, sur la réglementation : qu'est-ce qui a vraiment changé vos process côté client ?
Le gros changement, c'est la Travel Rule. C'est un impact très concret pour le client, et c'est appliqué de manière variable selon les acteurs. Nous, on l'applique stricto sensu.
Exemple : un client fait du DCA en bitcoin, disons 2 000 euros par semaine, puis il veut retirer sur son appareil Ledger. Ledger génère une adresse de réception, il retire, tout va bien. Mais comme le retrait dépasse 1 000 euros, on lui demande de valider l'adresse.
Semaine suivante, il refait la même chose. Sauf que Ledger — et c'est une bonne pratique — génère une nouvelle adresse par transaction. Donc il faut revalider à chaque fois. Est-ce que le texte a été pensé pour ce cas d'usage ? J'en doute. Résultat : ça casse l'expérience.
Et certains clients nous disent : “Du coup j'arrête d'appliquer les meilleures pratiques de sécurité, et j'utilise la même adresse”. Donc si on tire le fil : est-ce qu'on n'est pas en train de casser un principe fondamental de la sécurité crypto ?
Le problème, c'est que sur Bitcoin, c'est particulièrement sensible. Et spoiler : pour nous, comme pour 80 à 90 % des exchanges, la majorité du volume, c'est Bitcoin. Donc on a une réglementation qui a une logique, mais sur certains cas elle crée une friction très forte, et parfois une distorsion de concurrence parce que tout le monde ne l'applique pas de la même manière.
“Les prochains entrants crypto en Europe ? Des banques, et presque uniquement des banques”
Selon vous, les nouveaux entrants crypto en Europe seront-ils surtout des banques à présent ?
Oui, les banques vont débarquer. Les nouveaux acteurs ”crypto natifs”, c'est fini. Le train est parti. Soit tu es dedans, soit tu ne remonteras jamais.
Aujourd'hui, pour qu'il y ait un nouvel entrant crypto natif crédible, il faudrait une innovation majeure… et je ne la vois pas. Donc soit ce sont des acteurs historiques, soit ce sont les acteurs de deuxième génération, type PSAN locaux, puis maintenant les CASP.
Mais “un nouveau”, qui se lance de zéro ? Pour moi, c'est terminé.
Et les banques qui arrivent, vont-elles vraiment répondre aux usages ?
Je pense que ça va surtout être du window dressing. Elles font ça pour attirer l'attention ou rassurer des clients. Mais qui investit en crypto via sa banque aujourd'hui ?
Et surtout, il y a une hypocrisie : ces mêmes banques bloquent encore des virements vers des plateformes crypto pourtant régulées. Nous, on est enregistrés PSAN, et on a des e-mails de clients : “Ma banque bloque le virement”, ou “Ma banque me fait signer un papier disant que je suis conscient que je peux tout perdre”. Et parfois ce sont même des banques qui communiquent sur leur statut PSAN… tout en mettant des bâtons dans les roues.
C'est pénible pour nos clients, mais c'est aussi un avantage : les clients se disent “donc ce n'est plus vraiment mon argent si je ne peux pas en faire ce que je veux”. Et ils déplacent leur business ailleurs. En plus, l'exécution est souvent hors de prix en banque.
Donc oui, ça va augmenter le marché, mais pour répondre aux usages des clients crypto natifs, je pense que ce seront surtout des acteurs pure players — et des plateformes comme nous qui ont intégré la crypto comme une classe d'actifs à part entière, pas comme un slogan marketing. Nous, on fait la Travel Rule, on permet dépôts et retraits, on applique la réglementation de bout en bout : c'est un vrai produit.
Vous exécutez actuellement vos opérations de trading via Bitstamp. Allez-vous diversifier vos sources ?
Oui, avec MiCA, on ne pourra pas rester avec un seul partenaire. Il faudra faire de la best execution, donc on aura plusieurs partenaires. On prépare quelque chose de “sympa” avec un très bon partenaire, et on va multiplier les partenaires, offrir plus de paires, et faire aussi des paires synthétiques.
Bitstamp reste notre partenaire historique : si notre produit crypto existe, c'est aussi parce qu'on a su travailler avec eux. Entre-temps, Bitstamp a été racheté par Robinhood, donc il se passe beaucoup de choses. Mais c'est un exchange très régulé, historique, avec beaucoup de licences. Ça restera un partenaire, même si on veut aussi aller chercher des options plus “institutionnelles”.
Et il y a une contrainte : pour des raisons légales, on ne peut pas opérer tout de suite sur le nouveau setup sans changer le programme d'activité. Les annonces seront plutôt autour de MiCA, et ce sera visible pour l'utilisateur à ce moment-là.
Les prime brokers type Flowdesk, ça pourrait être un candidat ?
Il y a plusieurs options : market makers, prime brokers, custodians avec brokerage intégré… Flowdesk, c'est une super boîte, mais ils sont très orientés gros tickets. Quand votre ordre moyen est à 500 euros, streamer en continu, ce n'est pas le même modèle. Pour traiter des blocs à 1 million, oui, mais ça implique un autre setup et un autre risque de contrepartie.
Nous, on a besoin d'acteurs capables d'absorber du volume en continu, sur des tailles plus petites. Mais dans l'esprit, oui : on se rapproche d'une chaîne de valeur plus institutionnelle.
“On internalise ce qui a plus de valeur pour l'expérience”
Vous proposez du rendement via staking et lending. C'est très utilisé ?
Oui, beaucoup. On a un taux d'opt-in énorme : environ trois quarts des clients crypto optent in. Et le gros, c'est Bitcoin, donc là, on est sur du lending.
Aujourd'hui, tout passe par Bitstamp. C'est typiquement quelque chose qu'on va faire évoluer avec le nouveau setup. L'objectif, c'est d'aller chercher plus de valeur pour les clients : augmenter les APY, offrir plus d'options, et surtout choisir le bon partenaire pour la bonne paire. Certains sont excellents sur Ethereum, d'autres sur le lending : ce ne sont pas les mêmes métiers.
Ce qu'on fera, c'est une continuité : les produits existent, mais on les améliorera dans le monde post-MiCA. Et comme il y a une certaine illiquidité sur certains produits (staking Ethereum notamment), la migration se fera progressivement : nouveaux clients sur le nouveau produit, anciens clients avec option de bascule ou maintien.
Au fond, c'est aussi une logique industrielle : on remonte la chaîne de valeur, on internalise ce qui a plus de valeur pour l'expérience, et on contrôle mieux notre destin. Et oui, sur les produits yield, il y a aussi un enjeu de marge : c'est un business model important dans le secteur, même si peu de gens en parlent.
Finary qui gèrerait une pool de lending Morpho, c'est une hypothèse sérieuse ?
Oui, carrément. On réfléchit à beaucoup de choses : faire de la gestion de portefeuille crypto, recruter un gérant crypto, devenir société de gestion… On a un pied dans la crypto et un pied dans la TradFi, donc tout ça est sur la table. Est-ce la priorité immédiate ? Non. Mais s'il y a une demande client claire, on le regardera.
La demande existe : on le voit chez Revolut, chez Deblock, et d'autres. Et pour proposer des produits vraiment originaux, il faut maîtriser ses licences, ne pas être simplement “agent” de quelqu'un, ne pas outsourcer sa tech. Il faut être régulé et contrôler l'infrastructure.
Beaucoup d'acteurs TradFi hésitent, justement, parce qu'il y a une zone grise autour des curateurs de vaults. Vous pensez que ça va se clarifier vite ?
On a déjà vécu un sujet comparable avec le “yield” à l'époque PSAN : au départ ce n'était pas vraiment cadré, puis le régulateur a compris que c'était un sujet client important, et il a commencé à poser de plus en plus de questions. Je pense qu'on va vers la même trajectoire.
Et plus largement, ce qu'on a vu entre MiCA et le monde des entreprises d'investissement, c'est une transposition : on a repris beaucoup de mécanismes des marchés actions et on les a appliqués à la crypto. Je pense qu'on va continuer : tout ça va “rentrer dans l'ordre”. La crypto a toujours une prime de vitesse, mais la normalisation arrive.







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