Alexandre Baradez (IG) : “Je suis aujourd’hui plus serein sur Bitcoin que sur le S&P 500”

Alexandre Baradez (IG) : “Je suis aujourd’hui plus serein sur Bitcoin que sur le S&P 500”
Demandez à UNE IA DE RÉSUMER CET ARTICLE

Alors que les marchés actions américains montrent leurs premières fissures, Alexandre Baradez, stratégiste chez IG, décrypte les signaux de tension qui montent dans le crédit privé et les banques régionales. Il revient sur la stratégie de la Fed, les incertitudes liées à la guerre commerciale entre Washington et Pékin, la flambée de l’or… et explique pourquoi, malgré la récente correction, il reste plus confiant sur Bitcoin que sur Wall Street.

Vous avez atteint votre limite de 2 articles gratuits ce mois-ci

La recherche que vos pairs exploitent déjà

The Big Whale donne aux institutions financières la market intelligence, le réseau, et la plateforme pour naviguer avec confiance dans les actifs numériques.
Choisi par plus de 150 institutions financières.

On a vu remonter les signaux de stress autour du crédit privé et des banques régionales américaines. Est-ce que c’est un vrai sujet ou juste une alerte passagère ?

Oui, c’est un vrai signal de tension. Ces dernières semaines, plusieurs acteurs ont annoncé des faillites ou des pertes (First Brands, Tricolor, Zions Bank). Tout cela montre que le risque bancaire revient dans les radars. Pour le moment, ce sont surtout les banques régionales américaines qui tremblent, comme en 2022 avec Silicon Valley Bank. On n’en est pas à ce stade, mais on retrouve le même climat d’incertitude. Même Jamie Dimon, le patron de JPMorgan, a reconnu des pertes et prévenu que d’autres “surprises” pourraient arriver après quatorze ans d’expansion continue du crédit privé. Le marché du crédit, qu’il soit bancaire ou non, a grossi sans interruption depuis la crise de 2008. Il est normal que certaines fragilités réapparaissent maintenant que la liquidité se contracte.

Ce qui se joue aussi, c’est la politique de la Fed. On commence à ressentir les effets d’un bilan qui s’est trop réduit. La situation ressemble un peu à 2018 : après plusieurs années de resserrement, la liquidité avait commencé à manquer et les taux interbancaires avaient grimpé. On voit aujourd’hui le même phénomène en plus léger : les taux à très court terme, comme le SOFR, remontent, signe que les banques se font un peu moins confiance. Ce n’est pas encore une crise, mais c’est une alerte. À l’époque, la Fed avait réagi rapidement en injectant 400 milliards de dollars dans le système. Son président Jerome Powell semble se préparer à refaire la même chose. Il a déjà ouvert la porte à une pause du “quantitative tightening”, c’est-à-dire l’arrêt de la réduction du bilan. Si les tensions bancaires persistent, la Fed pourrait aller vite et remettre de la liquidité dans le circuit avant la fin de l’année. Ce serait une manière de détendre les marchés sans avoir besoin de baisser brutalement les taux.

>> Découvrez notre dashboard stablecoin

La Fed pourrait vraiment revenir à une politique plus accommodante aussi vite ?

Normalement, la Fed procède par étapes : d’abord elle ralentit la réduction du bilan, puis elle l’arrête, et seulement ensuite elle recommence à injecter de la liquidité. Mais si la situation se tend trop vite, elle peut sauter des étapes. En cas de stress interbancaire ou de défiance entre banques, elle n’hésitera pas à intervenir plus franchement. Tout dépendra de l’ampleur du problème dans les prochaines semaines. Pour l’instant, le scénario central reste celui d’une stabilisation, pas d’une crise, mais les signaux sont à surveiller de près. C’est souvent dans ces moments que la Fed fait preuve de pragmatisme : elle sait que la liquidité, c’est le sang du système financier, et que si elle se fige, tout le reste se bloque.

En Europe, la situation est très différente. Les banques européennes sont beaucoup plus encadrées et disposent de ratios de fonds propres très élevés. Cela limite leur prise de risque mais renforce leur solidité. On n’est pas du tout dans le scénario d’une crise comme celle de 2011 ou 2012. Le vrai sujet, c’est encore une fois les banques américaines régionales. Elles sont beaucoup plus exposées aux PME et aux secteurs sensibles aux coûts (comme l’industrie ou le commerce) qui souffrent aujourd’hui des droits de douane et de la baisse du dollar. Pour ces entreprises, les marges sont déjà fragiles et les coûts de financement restent très élevés. Aux États-Unis, le taux moyen des cartes de crédit dépasse 21 %, un record historique. Cette pression se répercute sur les petites entreprises, et donc sur leurs banques partenaires. C’est ce maillon intermédiaire du système qui est le plus vulnérable, bien plus que les grands groupes comme JPMorgan ou Goldman Sachs.

Chine USA :  “Le sommet de l’APEC, prévu fin octobre, sera décisif”

Les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine semblent s’être calmées cette semaine après le coup de pression de Trump le 10 octobre. Est-ce durable ?

Disons que c’est une accalmie fragile. Le schéma est presque devenu habituel : Trump met la pression avec des menaces de taxes, puis il recule pour obtenir un accord plus avantageux. C’est sa manière de négocier. Jusque-là, les marchés ont toujours interprété ces tensions comme des occasions d’acheter sur repli. Mais cette fois, le contexte est un peu différent. L’accord trouvé en juin sur les terres rares et certaines exportations technologiques n’a pas vraiment été respecté. Résultat : la trêve paraît plus fragile qu’il n’y paraît. La baisse de 3 % des marchés la semaine dernière n’est pas dramatique, mais elle reflète cette perte de confiance dans la relation commerciale entre les deux puissances.

Le sommet de l’APEC, prévu fin octobre, sera décisif. Si Trump et Xi Jinping se rencontrent, cela peut relancer un peu l’espoir d’un apaisement. S’il annule, les marchés risquent de décrocher plus fortement, car ce rendez-vous agit comme une sorte de “filet psychologique”. À l’inverse, une rencontre réussie, même sans accord concret, suffirait à calmer le jeu. On voit aussi que les responsables américains surveillent étroitement les marchés : le représentant au commerce, Jamieson Greer, a dit clairement qu’ils suivaient l’évolution des actions et des obligations. Cela signifie qu’ils savent jusqu’où la pression peut aller avant que cela devienne dangereux. Tant que la baisse reste limitée, ils laissent faire, mais s’il y a un vrai dérapage, ils peuvent très vite changer de ton. Le scénario le plus probable reste donc celui d’un bras de fer contrôlé.

Les marchés anticipent encore deux baisses de taux d’ici la fin de l’année. C’est rassurant ou au contraire inquiétant ?

Tout dépend de la raison pour laquelle la Fed baisse ses taux. Si elle le fait parce que l’économie reste solide et qu’elle veut soutenir la croissance, c’est positif. Mais si elle le fait parce qu’elle sent que quelque chose se casse, c’est un autre signal. On a déjà vu cette situation pendant la crise des subprimes : les baisses de taux étaient en réalité des réactions d’urgence à un stress sous-jacent. Aujourd’hui, on est un peu entre les deux. La Fed a déjà commencé à assouplir sa politique, d’abord pour soutenir l’emploi, et elle devrait continuer en octobre et en décembre. Deux baisses de 25 points de base, c’est le scénario central. Mais si les tensions bancaires s’aggravent, elle pourrait aller jusqu’à 50 points d’un coup. Elle a déjà prouvé par le passé qu’elle pouvait agir vite, dans un sens comme dans l’autre.

L’idée, ce n’est pas de déclencher un nouveau “quantitative easing” massif, mais de remettre un peu d’oxygène dans le système. Les taux baissent avec retard, alors qu’un arrêt du resserrement du bilan agit tout de suite. C’est sans doute la première étape. Ensuite, si la situation reste tendue, la Fed pourra aller plus loin. Il ne faut pas voir ces décisions comme un signal de panique, mais plutôt comme un moyen d’éviter qu’un petit problème de liquidité ne se transforme en crise plus large. Pour les marchés, ce genre d’annonce crée souvent un double effet : un peu d’inquiétude à court terme, parce que cela confirme qu’il y a des tensions, mais un vrai soutien à moyen terme, car cela permet d’éviter une contagion. C’est dans cette logique que Jerome Powell agit aujourd’hui.

>> Datas, insights, etc. Découvrez notre dashboard Bitcoin

Bitcoin : “Ces niveaux peuvent même représenter des points d’entrée intéressants pour des investisseurs patients”

Bitcoin a beaucoup chuté ces derniers jours. Est-ce que le bull-run est terminé ?

Non, je ne crois pas que le cycle haussier soit terminé. Ce qu’on a vu récemment, c’est surtout une purge de levier. Quand la volatilité augmente sur les marchés traditionnels, les investisseurs réduisent d’abord leurs positions les plus risquées — et les cryptos sont toujours en haut de cette pyramide du risque. C’est mécanique. Bitcoin évoluait de façon assez stable depuis plusieurs mois entre 110 000 et 125 000 dollars. La chute de vendredi a été brutale, mais elle a surtout permis d’assainir le marché. On revient progressivement sur des niveaux plus raisonnables, entre 90 000 et 100 000 dollars, sans que cela remette en cause la tendance de fond. À court terme, je pense que ces niveaux peuvent même représenter des points d’entrée intéressants pour des investisseurs patients.

Il ne faut pas oublier que le marché crypto est aujourd’hui beaucoup plus institutionnalisé qu’avant. Les ETF, les gestionnaires d’actifs et les entreprises sont désormais partie prenante. Cela rend le marché plus stable dans le temps. On n’est plus dans la logique de cycles extrêmes comme en 2018 ou 2021. Ce qui est possible, c’est une phase d’ennui : un grand range latéral où le marché consolide pendant plusieurs mois. Les flux des ETF seront un bon indicateur à suivre : s’ils restent positifs malgré la baisse, cela voudra dire que les institutionnels continuent d’accumuler. Pour moi, on est plutôt dans une phase de respiration que dans la fin d’un cycle. Et dans un contexte où les taux devraient baisser et la liquidité revenir, Bitcoin a encore de beaux jours devant lui.

>> Découvrez notre dashboard ETF

L’or bat tous les records depuis plusieurs semaines. Est-ce qu’on est dans une bulle ?

L’or a clairement bénéficié d’un alignement parfait de facteurs favorables. Au départ, la hausse était justifiée : depuis la guerre en Ukraine, beaucoup de banques centrales ont augmenté leurs réserves d’or pour se protéger des sanctions américaines et de la dépendance au dollar. La Chine, l’Inde, la Russie et d’autres pays émergents ont massivement acheté du métal pour diversifier leurs réserves. En parallèle, la baisse du dollar et la perspective de taux plus faibles ont renforcé son attrait. En 2025, on achète de l’or non seulement comme valeur refuge, mais aussi comme couverture contre la perte de confiance dans le système monétaire. Et plus le climat géopolitique se tend (entre Trump, la Chine ou la Russie), plus l’or apparaît comme une assurance.

Mais depuis quelques semaines, on est entré dans une phase beaucoup plus spéculative. Le prix de l’or évolue désormais sur un mode presque irrationnel, alimenté par des achats de court terme. Quand les investisseurs se ruent sur le métal pour suivre la tendance plutôt que pour se protéger, c’est souvent le signe d’un excès. On pourrait encore voir un dernier pic, mais le risque de correction devient important. Une chute de 10 à 20 % ne serait pas une catastrophe, ce serait même une respiration saine après un rally aussi vertical. À ces niveaux, acheter de l’or, c’est plus jouer la mode que la prudence. Si les tensions géopolitiques se calment un peu (notamment autour de l’Ukraine ou au Proche-Orient), le prix de l’or pourrait logiquement refluer. Ce ne serait pas un retournement de fond, mais plutôt une normalisation.

Consommation américaine : “C’est ce facteur qui peut transformer une simple correction en vrai ralentissement.”

Qu’est-ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines pour espérer un retour du “risk-on” sur les marchés ?

Trois éléments seront décisifs : la situation des banques, les relations entre Washington et Pékin, et la politique de la Fed. Si les problèmes bancaires se calment et que la Fed met fin au resserrement de son bilan, ce sera un premier signal positif. Si Trump et Xi Jinping trouvent un terrain d’entente, même limité, ce sera un deuxième signal. Et si la Fed confirme deux baisses de taux d’ici la fin de l’année, la combinaison des trois pourrait redonner de l’air aux marchés. Mais derrière tout ça, il y a un acteur clé : le consommateur américain. C’est lui qui tient l’économie. Or il est sous pression. Les taux de crédit à la consommation dépassent 20 %, les loyers sont élevés et le pouvoir d’achat stagne. C’est ce facteur qui peut transformer une simple correction en vrai ralentissement.

Il faut aussi garder un œil sur le risque de “shutdown” aux États-Unis, c’est-à-dire la fermeture temporaire des administrations fédérales si le Congrès ne s’accorde pas sur le budget. Cela pourrait coûter jusqu’à 15 milliards de dollars par semaine à l’économie, même si une partie est ensuite rattrapée. Le plus dangereux, ce n’est pas le coût direct, mais la perte de confiance que cela provoque. Si la consommation ralentit, la Fed sera obligée d’agir plus vite pour éviter la récession. Par ailleurs, les résultats des grandes entreprises technologiques seront scrutés de près. Ce sont elles qui ont porté la croissance américaine ces derniers trimestres grâce à leurs investissements massifs. Si leurs perspectives s’assombrissent, cela pèsera non seulement sur les marchés, mais aussi sur le PIB. En résumé : si la consommation tient et que la Fed reste souple, le risque de crise majeure restera limité.

Dans ce contexte, est-ce plutôt un moment d’opportunité ou un moment de prudence ?

C’est un moment de transition, pas encore d’opportunité. Les marchés actions américains restent très chers, avec des valorisations proches de celles de la bulle post-Covid. Les investisseurs particuliers sont extrêmement exposés, parfois plus qu’à la fin des années 1990. Ce genre de configuration se termine souvent par une correction. Le marché a besoin d’un “nettoyage” : une vraie baisse de 10 à 15 % accompagnée d’un pic de volatilité pour faire retomber la pression. Tant qu’on n’a pas eu ce moment de purge, il est trop tôt pour redevenir acheteur sur les actions américaines. Ce n’est pas une question de pessimisme, simplement de bon sens : on a eu trop de complaisance, il faut rééquilibrer.

En revanche, je trouve que les cryptos offrent déjà des points d’entrée intéressants. La correction a été violente, mais elle a permis de purger le levier et de revenir sur des niveaux plus sains. Les flux institutionnels restent solides, et si la Fed relâche un peu la pression, la liquidité reviendra. C’est paradoxal, mais je suis aujourd’hui plus serein sur Bitcoin que sur le S&P 500. Quant à l’or, il est trop haut pour être une opportunité, sauf à attendre une correction. On est dans une phase où tout se rééquilibre : les marchés actions doivent souffler, les cryptos digèrent, et la politique monétaire est sur le point de basculer. Pour un investisseur patient, c’est un moment pour observer et se préparer, pas encore pour foncer.

>> Marchés : le week-end noir qui a secoué les cryptos

People in the article
Grégory Raymond

Grégory Raymond est directeur de la recherche et co-fondateur de The Big Whale. Spécialiste de l'intersection entre finance traditionnelle et actifs numériques, il couvre depuis 2017 les enjeux réglementaires, institutionnels et technologiques du secteur pour une audience de décideurs (banques, asset managers, fintechs). Il est également l'auteur de "Bitcoin & Cryptos : L'enjeu du siècle" (Talent Éditions, 2025), un ouvrage structuré autour d'entretiens avec des figures clés de l'écosystème.

See all articles ↗
Abonnez-vous à The Drop
Le briefing hebdomadaire de référence sur les actifs numériques pour les institutions financières : analyses indépendantes, rapports, benchmarks et événements exclusifs, directement dans votre boîte mail.
Lu par 30 000 professionnels
12-13 novembre 2026

The Geneva Summit

Le Corporate Gateway : là où l'avenir de la finance onchain se décide.
300 décideurs triés sur le volet.
300
Décideurs
2 jours
Programme complet