Les dérivés, colonne vertébrale d’un secteur en maturation
Ce n’est pas une surprise, mais les dérivés crypto restent minuscules face à leurs équivalents traditionnels.
Fin juin 2024, la Banque des règlements internationaux recensait plus de 700 000 milliards de dollars d’encours notionnels pour les dérivés de taux et de change. À titre de comparaison, les dérivés crypto n’ont généré “que” 7 360 milliards de dollars de volumes échangés en août 2025.
L’écart reste vertigineux (quasiment de 1 à 100 !).
Mais replacés dans leur propre écosystème, les dérivés jouent déjà un rôle central. Ils représentent aujourd’hui environ les deux tiers des volumes échangés en crypto, soit une proportion comparable à celle observée dans la finance traditionnelle. Ce basculement du spot vers les contrats perpétuels ou à terme n’est pas anodin : il traduit la maturation du marché et la montée en puissance d’instruments qui facilitent la découverte des prix, accroissent la liquidité et offrent aux acteurs la possibilité de se couvrir contre la volatilité.
C’est aussi par les dérivés que s’opère l’institutionnalisation progressive du secteur. Des mineurs qui verrouillent leurs revenus futurs aux hedge funds qui arbitrent les marchés, en passant par les investisseurs long terme soucieux de gérer leur exposition, ces outils sont devenus indispensables. Ils fournissent des références de prix plus robustes et servent de socle à la création de produits financiers plus complexes, à commencer par les ETF.
Jusqu’ici, la grande majorité de ces volumes était concentrée sur des plateformes offshore, inaccessibles aux investisseurs institutionnels pour des raisons de conformité. Cette limite est en train de s’atténuer. Aux États-Unis comme en Europe, les premiers contrats perpétuels régulés sont désormais proposés par des acteurs agréés tels que Coinbase, Kraken ou One Trading. Ces initiatives ouvrent enfin la voie à une participation plus large des professionnels, capables d’intégrer ces instruments dans des portefeuilles diversifiés sous un cadre réglementaire reconnu.
Si marché des dérivés crypto reste un “nain” à l’échelle mondiale, son rôle interne et sa dynamique de structuration en font un pilier incontournable de l’écosystème.
Les infos importantes
Coinbase rachète Deribit
Coinbase a annoncé en mai l’acquisition de Deribit, leader mondial des options crypto, pour environ 2,9 milliards de dollars. Ce rachat permet à l’exchange américain de proposer une offre complète (spot, futures, perpétuels et options) sur une seule plateforme, un argument clé pour séduire les institutionnels. Avec 1 200 milliards de dollars d’options BTC et ETH traités en 2024, Deribit apporte à Coinbase expertise technique et clientèle sophistiquée, allant des fonds aux traders haute fréquence. Au-delà de la diversification des revenus, cette intégration renforce Coinbase Prime et consolide la position du groupe, tout en profitant d’un segment dérivé plus rémunérateur que le spot.
Hyperliquid progresse on-chain
Côté DEX, Hyperliquid a battu un record en août avec 106 millions de dollars de revenus et près de 400 milliards de dollars de volumes sur les perpétuels. Cette tendance confirme la montée des dérivés décentralisés, avec exécution on-chain et transparence native sur le collatéral et le risque, le projet atteignant 5,31 % de part de marché dans les volumes d’échange crypto, illustrant l’innovation et la concurrence dans le secteur.
Kraken accélère sur le marché des perps
Après avoir racheté NinjaTrader pour 1,5 milliard de dollars, Kraken a enrichi son offre en septembre 2025 avec le lancement de contrats perpétuels, désormais accessibles via son application consumer dans certaines juridictions, dont l’Europe. Cette étape marque un développement important pour l’exchange américain sur un segment central du trading crypto, visant à capter une part de marché en pleine expansion et à renforcer son positionnement dans les dérivés, alors que Kraken prépare une possible entrée en Bourse début 2026.
CBOE et “continuous futures”
Le CBOE de Chicago prépare l’arrivée de contrats “continuous futures” sur le bitcoin et l’ether, avec lancement prévu le 10 novembre. Ces produits s’inspirent des perpétuels, mais sont adaptés aux règles américaines, avec contrats à 10 ans et ajustement quotidien compensé par la chambre de CBOE. L’objectif est de capter une partie de l’activité qui alimente actuellement Binance ou OKX et d’offrir aux investisseurs institutionnels et particuliers une alternative régulée.
La Bourse de Singapour lance des perps bitcoin
La Singapore Exchange prévoit d’introduire des contrats à terme perpétuels sur le bitcoin au second semestre 2025, réservés aux investisseurs institutionnels et professionnels. Cette initiative s’inscrit dans une tendance mondiale où les bourses traditionnelles cherchent à capter la demande pour des alternatives régulées aux plateformes offshore comme Binance ou OKX, renforçant ainsi la confiance et attirant davantage de capitaux institutionnels vers le marché des dérivés crypto.
Les dérivés déjà au coeur du secteur crypto
Un marché encore marginal si on le compare à son équivalent TradFi
Les produits dérivés crypto restent très petits si on les compare à la masse colossale de la finance traditionnelle. Fin juin 2024, la Banque des règlements internationaux (BRI) recensait 579 000 milliards de dollars d’encours notionnels pour les dérivés de taux et 130 000 milliards pour les dérivés de change. En face, les dérivés crypto ont généré en août 2025 un volume mensuel de 7 360 milliards de dollars, soit un rapport de un à 100. Même si les métriques ne sont pas directement comparables (notionnels en encours pour la TradFi, volumes échangés pour la crypto), l’ordre de grandeur est sans appel : les dérivés crypto restent une niche face au système financier global.
75 % des volumes des plateformes crypto concernent les dérivés
À l’intérieur de l’écosystème, la dynamique est bien différente. Depuis plusieurs années, les dérivés ont dépassé le spot et représentent désormais environ 75 % des volumes traités. En août 2025, les volumes combinés spot et dérivés sur les plateformes centralisées ont atteint 9 720 milliards de dollars ; les dérivés seuls représentent 7 360 milliards. Cette proportion reflète la même logique qu’en TradFi : les investisseurs institutionnels comme les traders sophistiqués privilégient ces instruments pour se couvrir, spéculer ou arbitrer. Les dérivés sont aussi devenus essentiels : les ratios spot/futures montrent que ce sont aujourd’hui les perps qui dictent l’évolution du bitcoin et de l’ether.
Le rôle déterminant des dérivés dans la structuration du secteur crypto
- Dans tout marché financier, la liquidité et la profondeur des dérivés permettent d’établir un prix de référence plus robuste. Pour le bitcoin ou l’ether, l’existence de marchés dérivés liquides limite les risques de manipulation sur le spot et donne aux investisseurs institutionnels davantage de confiance dans les cotations. C’est aussi une condition préalable à la création de produits structurés (ETF, ETN) qui nécessitent des références solides.
- Les produits dérivés attirent des profils variés de traders (institutionnels, hedge funds, arbitragistes), mais aussi retail sophistiqué. Cette diversité alimente les carnets d’ordres, renforce la liquidité et réduit les spreads, ce qui profite à l’ensemble du marché, y compris au spot. On l’a vu lors des records de volumes : en période de volatilité, ce sont les perpétuels qui concentrent jusqu’à 30 milliards de dollars de volumes quotidiens, contre quelques milliards seulement sur le spot.
- Les dérivés offrent la possibilité de se protéger contre la volatilité, inhérente aux cryptos. Les mineurs de bitcoins peuvent couvrir la valeur future de leur production, les investisseurs long terme peuvent se prémunir contre des corrections brutales, et les teneurs de marché ajuster leurs expositions. Dans un secteur où les fluctuations dépassent souvent 10 % en une journée, cette fonction est indispensable.
- La montée en puissance des dérivés régulés ouvre le marché à des acteurs institutionnels qui ne pouvaient pas se tourner vers les plateformes offshore comme Binance ou OKX. Cela accroît la base d’investisseurs, facilite l’intégration des cryptos dans les portefeuilles diversifiés et rapproche ce marché des standards de la TradFi
Les acteurs principaux
Binance écrase la concurrence depuis sa plateforme offshore
Le marché des contrats perpétuels reste concentré autour d’un trio de plateformes : Binance, Bybit et OKX, qui à elles seules captent près de 70 % de l’open interest sur le bitcoin. Leur domination s’explique autant par la profondeur de leurs carnets que par leur capacité à offrir une large gamme d’actifs et des conditions de trading compétitives.
Derrière ce podium, une deuxième ligne d’acteurs (Kraken, Gate.io, Bitget, XT.com, Gemini, KuCoin, BingX) grignotent des parts de marché, souvent en misant sur une stratégie différenciée : conformité pour Kraken, multiplication des paires exotiques pour Gate.io, politique d’incentives agressive pour Bitget, ancrage régional pour KuCoin ou BingX, etc.
Si leur poids reste limité face aux leaders, ces plateformes participent à la fragmentation de l’offre et à la diffusion des perps auprès d’un public plus large. Elles témoignent aussi d’une réalité : l’innovation et la concurrence se jouent principalement en offshore, loin des juridictions les plus strictes, ce qui explique en partie pourquoi les marchés régulés peinent encore à rivaliser en volume.
Une grande majorité de ces plateformes ne sont pas accessibles aux utilisateurs américains et européens pour des raisons réglementaires.
Clarification réglementaire en cours
L’Europe et les États-Unis ont leurs premiers acteurs encadrés
Aux États-Unis, les contrats perpétuels sont en train de passer de l’ombre à la lumière. Depuis le 21 juillet 2025, Coinbase propose des perps sur BTC et ETH, entièrement régulés et conformes aux règles de la CFTC, avec jusqu’à 10x de levier et un modèle de contrat long-dated. Cela constitue une réponse directe aux traders confinés jusqu’alors aux plateformes offshore. Kraken propose également depuis juillet des produits dérivés aux États-Unis, grâce au rachat de la plateforme régulée NinjaTrader.
En Europe, la trajectoire est plus lente et exigeante : les dérivés, y compris les perps, tombent sous le coup de MiFID II lorsqu’ils sont proposés à des clients de l’UE, impliquant de lourds standards de transparence, licence et surveillance. À ce jour, seuls One Trading, OKX et Kraken proposent des perps aux investisseurs européens grâce à la combinaison des licences MiFID II et MiCA.
Mais le paysage pourrait bientôt s’élargir : Bitstamp prépare une offre de perpétuels régulés en Europe en s’appuyant sur son agrément MiFID II, tout comme Coinbase, Gemini ou Crypto.com.
Hyperliquid, une solide alternative onchain ?
Pour la 1ère fois, un DEX Perp rivalise avec les grandesplateformes traditionnelles
Depuis son lancement, Hyperliquid s’est imposé comme l’un des projets DeFi les plus scrutés du moment. Construit autour d’une infrastructure décentralisée, il a réussi à capter une part significative du marché des dérivés crypto (5 %), jusqu’ici dominé par les grandes plateformes centralisées (CEX) comme Binance, Bybit ou OKX.
Le protocole repose sur un carnet d’ordres entièrement onchain, avec une exécution rapide et des coûts faibles, ce qui le rapproche de l’expérience proposée par des plateformes traditionnelles. En quelques mois, il a réussi à s’imposer dans le trading des contrats perpétuels, au point d’être désormais considéré comme un acteur crédible pour les traders natifs du secteur. Sa stratégie s’appuie aussi sur un alignement fort des incitations : les revenus générés alimentent des rachats de son token HYPE, et l’équipe a multiplié les initiatives communautaires, à commencer par de larges distributions aux premiers utilisateurs.
Au-delà du trading, Hyperliquid cherche à élargir son périmètre. Le lancement de l’USDH, son stablecoin natif, s’inscrit dans une logique de diversification et de consolidation de l’écosystème. L’idée est de capter une partie des revenus issus des réserves, aujourd’hui monopolisés par des émetteurs centralisés comme Circle. Mais la gouvernance autour de ce projet a déjà suscité des débats, certains dénonçant un processus trop fermé.
Reste que l’adoption institutionnelle d’Hyperliquid semble, à ce stade, difficilement envisageable. Le protocole fonctionne sans véritable procédure de KYC et n’entre dans aucun cadre réglementaire établi. Or les investisseurs institutionnels ne peuvent se permettre de traiter avec des infrastructures qui ne respectent pas les standards en matière de conformité et de gestion des risques. Le lancement d’un stablecoin accentue encore cette problématique, puisque les régulateurs exigent désormais des preuves solides en termes de réserves, d’audits et de transparence.
Un projet qui reste néanmoins à suivre de très près.
Perp DEX vs CEX : deux architectures différentes
Sécurité
Les CEX régulés sont supposés protéger leurs utilisateurs. La pratique montre toutefois certaines failles : rappel à l’ordre par les régulateurs, faillite de FTX, ou encore le hack récent de Bybit. Les perp DEX réduisent une partie de ce risque, car les utilisateurs conservent la garde de leurs fonds et peuvent les retirer à tout moment. L’activité et les dépôts sont en outre vérifiables en temps réel. En revanche, le risque principal est celui d’une vulnérabilité dans le code du protocole. Certains CEX offrent néanmoins des solutions de garde externe via Copper, Ceffu ou Fireblocks, réservées à une minorité d’utilisateurs institutionnels. Dans les faits, la sécurité des CEX repose sur la loi, tandis que celle des perp DEX repose sur le code.
Fiabilité et performances
Les CEX les plus établis offrent une grande robustesse technique : peu d’interruptions et une capacité à absorber d’importants volumes avec une faible latence. À l’inverse, les perp DEX ont longtemps souffert des limites techniques des blockchains. Les réseaux saturaient vite, les transactions étaient lentes et les utilisateurs pouvaient subir des attaques de type MEV (maximal extractable value). Pour pallier ces contraintes, les perp DEX se sont installés sur des layers 2 avec séquenceur unique, ou sur des blockchains opérées par un petit nombre de validateurs colocalisés. C’est le cas d’Hyperliquid, dont les validateurs sont basés à Tokyo, à proximité des serveurs de Binance, ce qui facilite l’arbitrage pour les market makers.
Liquidité
La liquidité reste un enjeu central. Les plateformes doivent réduire le spread et disposer de volumes suffisants pour absorber les ordres. Les market makers jouent ici un rôle clé : en posant des ordres d’achat et de vente simultanément, ils assurent la profondeur du marché tout en capturant l’écart de prix. Une plateforme doit attirer à la fois market makers et utilisateurs. Ce cercle vertueux tend à concentrer l’activité sur quelques acteurs dominants, Binance étant devenu le principal lieu de formation des prix. Pour séduire les market makers, CEX et perp DEX proposent des remises, parfois jusqu’à des frais négatifs. Hyperliquid va plus loin en priorisant l’annulation des ordres maker par rapport aux taker afin de limiter l’exposition aux ordres dits toxiques. De plus, certains perp DEX déploient désormais des vaults qui agissent comme market makers, offrant un rendement aux déposants tout en améliorant la liquidité. Ces stratégies comportent néanmoins des risques de pertes.
Avantages spécifiques des perp DEX
Les perp DEX évoluent dans un cadre réglementaire incertain qui leur permet d’opérer là où les perps sont interdits aux particuliers, souvent sans procédure KYC. Le listing de nouveaux tokens est aussi plus rapide, sans audit préalable. Mais cette situation pourrait changer avec le durcissement des contrôles, en particulier sur les interfaces qui restent centralisées. Ils bénéficient également d’une forte interopérabilité avec la DeFi. Intégrés directement dans des wallets, agrégateurs ou protocoles de lending, ils étendent leur portée sans avoir à développer eux-mêmes ces services annexes. Hyperliquid illustre cette logique : son protocole est intégré dans Phantom, Rabby ou Infinex, qui offrent le trading de perps directement dans leur application. Les plateformes profitent d’une liquidité mutualisée, tandis que les applications monétisent leur base d’utilisateurs.
L’analyse de The Big Whale
Les plateformes régulés ont de nombreux défis à relever avec leurs concurrents offshores et les plateformes décentralisées
Les produits dérivés sont devenus l’épine dorsale du marché crypto. Ils représentent près des trois quarts des volumes échangés chaque mois, un poids qui confirme leur rôle central pour la liquidité et la formation des prix. Mais derrière cette domination se cache un paradoxe : la majorité de ces volumes est encore concentrée sur des plateformes opérant en dehors des grands cadres réglementaires.
Binance illustre cette réalité. Le géant mondial reste de loin le premier acteur sur les dérivés, avec plus d’un tiers des volumes. Mais la disponibilité de ses dérivés s’appuie encore sur des juridictions offshore et un modèle qui n’offre pas les garanties de transparence ou de conformité exigées par les investisseurs institutionnels. Ce statu quo explique pourquoi, malgré son poids, Binance reste à l’écart des grands flux venant de la finance traditionnelle.
En parallèle, la donne évolue aux États-Unis et en Europe. L’adoption de cadres clairs (par la CFTC aux États-Unis, MiFID II en Europe) a permis à des acteurs régulés comme Coinbase ou Kraken de lancer leurs propres offres de produits dérivés. Leur objectif est clair : capter une clientèle institutionnelle qui n’entrera dans ce marché qu’avec des contreparties agréées, soumises aux mêmes règles que les bourses traditionnelles. Ces initiatives en sont encore à leurs débuts, mais elles dessinent la voie d’une intégration progressive des dérivés crypto dans les portefeuilles institutionnels.
Un autre acteur bouscule le paysage : Hyperliquid. Ce protocole décentralisé, dont l’essor est fulgurant, pèse désormais une part croissante des volumes (5 %), au point d’apparaître comme un concurrent crédible face aux exchanges centralisés. Son modèle, sans KYC et basé sur une gouvernance communautaire, séduit de nombreux traders à la recherche de profondeur de marché et de conditions flexibles.
Mais il constitue aussi une limite : sans vérification d’identité et sans encadrement réglementaire, Hyperliquid reste incompatible avec les standards institutionnels. Reste que son innovation, sa croissance et sa capacité à fédérer une communauté active en font un projet à suivre de près.







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