Euro Coin : les dessous d'une menace pour la souveraineté européenne
Demandez à UNE IA DE RÉSUMER CET ARTICLE

L’américain Circle, qui gère déjà le 2e plus gros stablecoin dollar (USDC), s’apprête à lancer un stablecoin euro qui pourrait devenir assez rapidement le plus important du marché. Un vrai casse-tête pour l’Union européenne.

Vous avez atteint votre limite de 2 articles gratuits ce mois-ci

La recherche que vos pairs exploitent déjà

The Big Whale donne aux institutions financières la market intelligence, le réseau, et la plateforme pour naviguer avec confiance dans les actifs numériques.
Choisi par plus de 150 institutions financières.

👉 L'actu. La société américaine Circle, déjà émettrice de l'USDC, lancera un stablecoin euro le 30 juin.

👉 Le contexte. La hausse des taux en Europe et la fin des débats au Parlement autour de la future réglementation des cryptos (MiCA) offre à Circle une fenêtre de tir parfaite.

👉 Pourquoi c'est important. Ce qui pourrait rapidement devenir le plus gros stablecoin euro sera contrôlé depuis les États-Unis et pourrait échapper à Bruxelles.

­­­­­­­Comme un coup de tonnerre. Jeudi dernier, le géant américain Circle a annoncé le lancement d'un stablecoin euro, l'Euro Coin. Une information qui a suscité de vives réactions de la part de certaines personnalités de l'écosystème crypto européen. “Le régulateur américain supervisera donc l’un des seuls… stablecoins euro ! Quelle myopie de nos dirigeants !" a réagi l’ex-député français Pierre Person. “Génial, alors maintenant, ce seront les Américains qui émettront notre euro numérique. Honte à nos dirigeants européens”, a de son côté fulminé Julien Bouteloup, un entrepreneur crypto de premier plan (Curve, StakeDAO).

Si les réactions ont été si vives, c'est que le sujet est sensible. Les stablecoins sont devenus un maillon essentiel dans la crypto. Sur les 12 derniers mois, il s'est échangé pour 6213 milliards de dollars en stablecoins, selon la société d'analyse CoinMetrics. Le développement d’un stablecoin euro est capital, car le dollar pèse 99% des échanges en stablecoins. Il existe bien des stablecoins euros portés par des acteurs français, comme le Lugh (soutenu par le groupe Casino et Société générale), le jEUR (Jarvis Network) et le agEUR (Angle Protocol), mais ces derniers sont encore peu liquides et relativement confidentiels.


­

À l’inverse, l’Euro Coin, avec la force de frappe de Circle, pourrait être rapidement disponible un peu partout et devenir le plus gros stablecoin libellé dans la monnaie unique !

Circle a expliqué que la réserve de l’Euro Coin sera placée “auprès d’institutions financières relevant du périmètre réglementaire américain, à commencer par Silvergate Bank”. Cette dernière est installée en Californie et a notamment récupéré les actifs de Diem, le projet mort-né de monnaie numérique de Meta (ex-Facebook), après son démantèlement début 2022.

La hausse des taux en Europe pourrait justifier le lancement

Pourquoi Circle a-t-il décidé de se lancer maintenant, et pas avant ? Si l’entreprise américaine n’a pas communiqué dessus, le contexte a pu fortement influencer sa décision. D’abord au niveau monétaire. Depuis 2014, les banques commerciales devaient payer une “taxe” sur les fonds qu’elles laissaient dormir dans les coffres de la BCE (0,5% actuellement). Cela compliquait la rentabilité des projets de stablecoins basés sur une réserve bancaire. Or, Christine Lagarde s’est engagée le 9 juin à y mettre fin d’ici septembre…

La remontée en flèche des taux d’intérêt sur les obligations européennes a aussi pu jouer sur le calendrier de la société dirigée par Jeremy Allaire. La réserve de l’USDC étant composée de cash et de bons du Trésor américains de courte durée, il est probable qu’il en soit de même pour l’Euro Coin. Comme Circle ne facture aucun frais lors de l’émission de ses stablecoins, l’entreprise a besoin de faire fructifier sa réserve pour être rentable.

Désormais, tous les feux sont au vert, surtout que le lancement le 30 juin devrait coïncider -très exactement- avec la fin des discussions au Parlement européen autour de la future réglementation du secteur (MiCA). Hasard ou pas, Circle ne fera donc pas l’objet d’un échange spécifique, ce qui devrait bien l’arranger.

La question de la réglementation européenne

En l’état, l’Euro Coin échappe à toute juridiction européenne, mais il devra se conformer à MiCA lors de son entrée en vigueur (pas avant 2023) pour être disponible en Europe. En clair, Circle devra obtenir une licence pour que son stablecoin soit distribué aux Européens. Cela passera notamment par la création d’une filiale locale et probablement par la conservation des fonds auprès d’une banque de l’UE. Pour le moment, ce n’est pas ce qui se dessine et Bruxelles devrait tout faire pour lui mettre des bâtons dans les roues. Mais si le projet ne vise pas directement les Européens, l’UE aura bien du mal à l’atteindre…

Selon William O’Rorke, avocat pour le cabinet ORWL, spécialisé dans le droit des technologies de rupture, “tant qu'ils ne mettent pas les pieds en Europe, ils devraient être tranquilles”. Pour lui, si Circle s’abstient de le distribuer en Europe et d’en faire la publicité, Bruxelles ne pourra pas faire grand-chose. Mais quid de son utilité si ce stablecoin euro ne concerne pas les Européens?

Selon une note publiée le 20 juin par plusieurs experts juridiques européens, l’Euro Coin pourrait servir aux places financières internationales comme New York, Hong Kong, Singapour, mais aussi Londres et Zurich qui ne font pas partie de l’Union européenne. On le rappelle, la technologie blockchain permet de réaliser des paiements transfrontaliers quasi-instantanément pour des frais proches de zéro. C’est beaucoup plus avantageux qu’avec le système traditionnel où plusieurs jours sont nécessaires pour faire passer une transaction (hors frais). Autant de caractéristiques qui pourraient pousser des acteurs institutionnels étrangers à utiliser l’Euro Coin.

Ces experts soulignent également qu’il pourrait servir de réserve de change à la place de l’euro traditionnel pour de nombreux pays, ainsi qu’à des institutions internationales, comme le Fonds monétaire international (FMI). Pour les multinationales européennes, comme les constructeurs automobiles par exemple, il pourrait aussi être utilisé via leurs filiales étrangères pour faire transiter l’ensemble de leurs transactions hors Europe. Elles n’auraient qu’à convertir leurs Euro Coin sur une plateforme d’échange étrangère contre de l’euro pour ensuite les rapatrier.

“Bien que cela puisse sembler étrange à première vue, il existe d'énormes opportunités commerciales pour les émetteurs d’un stablecoin euro qui ne serait pas disponible en Europe”, insiste les experts. Le tout, sous le patronage du régulateur américain.

Format
Analyses
Grégory Raymond

Grégory Raymond est directeur de la recherche et co-fondateur de The Big Whale. Spécialiste de l'intersection entre finance traditionnelle et actifs numériques, il couvre depuis 2017 les enjeux réglementaires, institutionnels et technologiques du secteur pour une audience de décideurs (banques, asset managers, fintechs). Il est également l'auteur de "Bitcoin & Cryptos : L'enjeu du siècle" (Talent Éditions, 2025), un ouvrage structuré autour d'entretiens avec des figures clés de l'écosystème.

See all articles ↗
Raphaël Bloch

Raphaël Bloch est CEO et cofondateur de The Big Whale, une plateforme indépendante d’intelligence de marché sur les actifs numériques, destinée aux acteurs des marchés financiers à travers une couverture éditoriale, de la recherche, un briefing hebdomadaire et des événements en présentiel. Il a cofondé The Big Whale en avril 2022. Au sein de la plateforme, il modère et anime des événements institutionnels réunissant banques, asset managers, custodians et fournisseurs d’infrastructure sur des sujets tels que le staking, l’on-chain yield, les stablecoins, le DeFi lending et la tokenisation. Il a modéré des panels lors d’événements organisés en partenariat avec Bitwise, Everstake, Gemini, Morpho, Hexarq, Coinhouse, Delubac, Franklin Templeton et l’Ethereum Foundation, à Londres et à Paris entre fin 2025 et mi-2026.

Avant de fonder The Big Whale, Bloch a travaillé comme journaliste aux Echos de décembre 2016 à mars 2020, puis à L’Express de mars 2020 à mars 2022. Il a également travaillé auparavant chez Reuters. Depuis septembre 2022, il exerce en parallèle le rôle de Business Analyst chez BFM Business. Il couvre le secteur crypto comme journaliste depuis 2016. Il est diplômé d’emlyon et du CFJ.

See all articles ↗
Abonnez-vous à The Drop
Le briefing hebdomadaire de référence sur les actifs numériques pour les institutions financières : analyses indépendantes, rapports, benchmarks et événements exclusifs, directement dans votre boîte mail.
Lu par 30 000 professionnels
12-13 novembre 2026

The Geneva Summit

Le Corporate Gateway : là où l'avenir de la finance onchain se décide.
300 décideurs triés sur le volet.
300
Décideurs
2 jours
Programme complet