MiCA : la France, dernier recours de Binance en Europe
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Selon nos informations, la France est désormais la seule option de Binance pour conserver un accès au marché européen, après le refus grec de l'agrément MiCA, qui serait lié à une intervention politique du côté de la BCE.

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La France se retrouve face à un choix binaire : accorder seule l'agrément MiCA à Binance, la plus grande plateforme d'échange crypto au monde (plus de 300 millions d'utilisateurs), ou la laisser quitter le marché européen.

Selon nos informations, des discussions sont en cours entre Binance et l'AMF en vue d'un éventuel dépôt de demande d'agrément MiCA, mais aucune candidature formelle n'a encore été déposée. Le régulateur français serait toutefois ouvert au dialogue. La filiale Binance France SAS dispose déjà d'un enregistrement PSAN depuis mai 2022.

L'AMF n'est d'ailleurs pas le seul régulateur approché. Selon une source proche du dossier, Binance a engagé des "conversations proactives" avec plusieurs autorités nationales en parallèle. Mais cette dernière tempère : "Je ne m'attends pas à ce qu'un autre régulateur reprenne un dossier et le traite en si peu de temps."

Ce scénario français est devenu le seul plan viable après l'information révélée mardi 16 juin par Reuters, que The Big Whale est en mesure de confirmer : le régulateur financier grec (HCMC) s'apprête à refuser l'agrément MiCA à Binance.

Pour l'entreprise d'origine chinoise, le scénario est brutal. Le règlement européen repose sur un principe de passeport unique : une seule licence nationale ouvre l'accès aux 27 États membres. Perdre la Grèce revient à perdre tout le continent, sauf à trouver un autre point d'ancrage.

Le projet initial, selon plusieurs sources concordantes, prévoyait un montage à deux étages : un agrément principal en Grèce, suivi d'une demande complémentaire délivrée ultérieurement en France, afin de répartir la supervision de cet acteur au passé judiciaire chargé, impliqué dans plusieurs affaires de blanchiment.

Mais ce scénario est désormais caduc.

Selon nos informations, la Grèce est désormais considérée comme une page tournée par les cadres de la plateforme.

"Le Trésor français et l'agence de renseignement financier TracFin insistent actuellement pour que Binance soit gérée depuis la France", explique un bon connaisseur du dossier. "L'enjeu central, c'est de conserver une visibilité sur les flux financiers de Binance. Si la plateforme n'est plus régulée en Europe, cette visibilité disparaît."

Un argument de poids dans un contexte où la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme reste une priorité affichée de l'UE.

Mais les dessous du refus grec racontent une tout autre histoire que celle d'un simple échec réglementaire.

L'ombre de Christine Lagarde pour couper l'accès aux stablecoins

Selon nos informations, le dossier de Binance en Grèce était techniquement bouclé.

La HCMC avait jugé la demande complète et conforme, le responsable anti-blanchiment du régulateur avait maintenu sa recommandation favorable, et la période d'évaluation de quarante jours prévue par MiCA s'était achevée le 4 juin sans qu'aucune objection ne soit formulée au niveau européen. Binance avait également transmis ses notifications de passeportage à la HCMC en anticipation du vote.

Le président du DFSC, organe de coordination au sein de l'ESMA, avait déclaré lors d'un appel le 2 juin qu'il s'agissait du "dernier appel" sur le dossier Binance.

Le basculement serait intervenu entre le 7 et le 15 juin, sous l'effet d'une pression politique remontant à la BCE. Christine Lagarde aurait signifié au Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, lors d'une rencontre en mai, que Binance n'était pas la bienvenue en Europe. Le ministre des Finances grec (par ailleurs président de l'Eurogroupe), pourtant favorable à l'octroi de la licence, aurait échoué à convaincre le Premier ministre d'aller de l'avant.

Le contexte électoral grec (des élections anticipées seraient envisagées avant la fin de l'année) aurait achevé de dissuader Kyriakos Mitsotakis de froisser la BCE.

La motivation supposée de la présidente de la BCE tiendrait principalement aux stablecoins : en tant que premier exchange mondial, Binance est aussi le principal vecteur de liquidité de ces actifs en Europe, ce qui entrerait en conflit avec le projet d'euro numérique porté par Francfort.

"C'est paradoxal, car Binance est une plateforme d'échange, un canal de distribution. Elle pourrait tout à fait soutenir le projet d'euro numérique", fait valoir une autre source, qui établit un parallèle avec le cas Revolut, récemment interdite de lancer de nouveaux produits dans l’UE en raison d’inquiétudes de la BCE sur ses mécanismes de contrôle interne. "C'est très similaire. La préoccupation porte sur la taille des nouveaux entrants. Christine Lagarde préférerait que les banques traditionnelles gèrent le flux."

"C'est une ingérence politique dans un processus qui relève de la compétence exclusive d'un régulateur indépendant", souligne un expert juridique. "La BCE n'a aucune compétence en matière de licences MiCA."

Une entreprise en pleine mue

Le paradoxe de la situation, c'est que Binance se présente aujourd'hui comme un acteur en voie de normalisation, engagé dans une transformation profonde de sa gouvernance et de ses pratiques de conformité.

Le tournant date de novembre 2023, lorsque l'entreprise a conclu un accord à 4,3 milliards de dollars avec le Département de la Justice américain. Son fondateur Changpeng Zhao a démissionné, plaidé coupable de manquements à la réglementation anti-blanchiment et purgé quatre mois de prison, avant d'être gracié par la Maison-Blanche fin 2025.

Richard Teng, ancien directeur de l'autorité de régulation financière d'Abu Dhabi, lui a succédé. Un conseil d'administration a été instauré pour la première fois en avril 2024 et l'entreprise a établi son siège officiel à Abu Dhabi fin 2025, mettant fin à des années sans siège officiel fixe.

Les données de conformité communiquées par l'entreprise montrent une trajectoire de rattrapage significative. L'exposition aux flux liés aux sanctions aurait chuté de 96,8 % entre janvier 2024 et juillet 2025. L'effectif dédié à la conformité représente désormais environ 25 % des salariés mondiaux (plus de 1 500 personnes). En 2025, la plateforme a traité plus de 71 000 demandes d'autorités judiciaires et contribué à la saisie de 131 millions de dollars de fonds illicites. Binance détient des licences ou enregistrements dans plus de 20 juridictions.

Selon une source proche du dossier, la HCMC a consacré un an à l'examen du programme de conformité et du dispositif anti-blanchiment de Binance, et a répondu à plus de 400 questions au cours des six derniers mois d'instruction. Le responsable AML du régulateur grec aurait maintenu sa recommandation favorable jusqu'au bout, malgré le revirement politique.

Des zones d'ombre persistent néanmoins. En mai 2026, le Wall Street Journal a révélé qu'un responsable du régime iranien aurait fait transiter 850 millions de dollars via la plateforme en deux ans. Et début 2026, plusieurs médias américains ont rapporté que des enquêteurs internes auraient été licenciés après avoir signalé des flux suspects, ce que Binance conteste fermement.

En France, une enquête du parquet pour blanchiment aggravé est toujours en cours.

Ce que ça change pour les clients européens

Mardi soir, Binance a adressé un e-mail à ses utilisateurs européens, s'engageant à les tenir informés d'ici le 30 juin. Le message se veut rassurant : les fonds des clients sont en sécurité, quelle que soit l'issue réglementaire. Binance fonctionne sur un modèle de réserves intégrales, et l'entreprise dispose d'un plan de cessation ordonnée ("run-off plan") en cas de perte d'accès au marché européen.

Selon une source proche du dossier, la protection des utilisateurs est la priorité immédiate de la plateforme. "Elle ne veut pas que les utilisateurs soient lésés. Elle travaille actuellement avec les régulateurs pour gérer cette transition", explique-t-elle, tout en précisant que Binance et plusieurs régulateurs européens cherchent "conjointement" une solution pour éviter une migration forcée et désordonnée des clients.

Concrètement, plusieurs options s'offriraient aux clients : retrait libre de leurs actifs, transfert vers d'autres plateformes agréées MiCA, ou maintien en conservation passive le temps de la transition.

Bien que l'option française soit une piste sérieuse, il est vraisemblable que Binance ne pourra pas fonctionner à plein régime pour ses utilisateurs européens pendant la période intermédiaire.

Entre le dépôt formel d'une demande auprès de l'AMF et l'octroi effectif d'une licence MiCA, certains services pourraient être restreints ou suspendus. Les délais d'instruction, même accélérés, se comptent en mois.

Contactée par voie officielle, l'AMF n’a pas souhaité s’exprimer s’agissant de cas particuliers.

Pour les quelque 217 plateformes déjà agréées MiCA en Europe (dont Coinbase, Kraken ou Bitstamp), cette période d'incertitude représente une fenêtre de marché inédite pour capter une partie des volumes et de la clientèle de Binance sur le continent.

Grégory Raymond

Grégory Raymond est directeur de la recherche et co-fondateur de The Big Whale. Spécialiste de l'intersection entre finance traditionnelle et actifs numériques, il couvre depuis 2017 les enjeux réglementaires, institutionnels et technologiques du secteur pour une audience de décideurs (banques, asset managers, fintechs). Il est également l'auteur de "Bitcoin & Cryptos : L'enjeu du siècle" (Talent Éditions, 2025), un ouvrage structuré autour d'entretiens avec des figures clés de l'écosystème.

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