Guy de Leusse (ODDO BHF) : "Les détenteurs de l’EUROD pourront générer du rendement onchain"

22.10.2025
Guy de Leusse (ODDO BHF) : "Les détenteurs de l’EUROD pourront générer du rendement onchain"
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Après plus de deux ans de développement, la banque franco-allemande ODDO BHF a lancé son propre stablecoin, l’EUROD. Dans cette interview, son directeur des opérations, Guy de Leusse, détaille les ambitions du projet et la stratégie retenue pour le faire grandir : s’appuyer sur la finance décentralisée.

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The Big Whale : Vous venez de lancer votre stablecoin, l'EUROD, un projet sur lequel ODDO BHF travaille depuis plus de deux ans. Pourquoi ce lancement maintenant ? Les annonces d'autres projets, notamment de consortiums européens, vous ont-elles poussés à accélérer ?

Guy de Leusse : Comme vous le savez, nous nous intéressons depuis longtemps à l'univers des actifs numériques (ODDO BHF a investi en 2022 dans Coinhouse, NDLR) et les stablecoins font partie de cet univers.

Le sujet des stablecoins a attiré notre attention en 2022-2023. Nous nous sommes dit qu'il se passait des choses et qu'il fallait regarder. Nous avons rencontré beaucoup d'acteurs et de startups. À l'époque, j'étais du côté de l'asset management.

L'asset management, c'est un métier de produit : fabriquer des produits, les commercialiser.

Nous avons commencé à réfléchir aux stablecoins en nous disant que c'est le produit le plus simple à expliquer, le plus accessible, et probablement le meilleur moyen d'entrer dans l'écosystème crypto et de travailler avec tous ses acteurs : exchanges, brokers, market makers, asset managers. Ce sont des acteurs avec lesquels nous n'avons pas de relation aujourd'hui, alors que le potentiel est considérable.

Assez rapidement, nous avons décidé de nous lancer, et il nous a paru évident que ce serait un stablecoin euro. Sur le dollar, il n'y avait à notre sens aucune raison, aucune légitimité. Nous sommes une banque européenne, convaincue du potentiel de l'Europe.

L'autre point important, c'est que le marché du stablecoin euro est quasiment inexistant, tout est à faire. Le marché du stablecoin dollar est, lui, saturé, les parts de marché sont déjà prises. Peut-être que certaines banques américaines peuvent concurrencer Tether et Circle sur les dollars, mais pour ODDO BHF, c'est une mission quasi impossible.

Va-t-il vraiment y avoir un marché du stablecoin euro ? Faut-il simplement être patient ou est-ce que cela soulève la question de savoir si ce marché pourra réellement émerger un jour ?

Je pense que cela va arriver pour deux raisons.

La première, c'est que dans le métier de la banque, quand un client achète des actions d'IBM ou de Nvidia, il les achète en euros, il paie en euros. Quand il vend, nous faisons le change et notre client revient en euros. Il ne se positionne pas d'abord sur un compte en dollars pour investir sur des valeurs américaines, car lorsqu'il veut se désengager et revenir en liquidités, il ne se met pas en dollars, sinon il prend un pari sur le dollar.

La seconde raison, c'est que depuis un an, nous observons une évolution. Si l'on regarde les capitalisations des stablecoins euro depuis la mise en application de MiCA, début juillet 2024, la capitalisation de l'euro a déjà plus que doublé (de 190 à 430 millions d'euros).

C'est encore incomparable au dollar, mais en termes de pourcentage et de croissance, c'est un marché en plein développement.

Pourquoi cela a-t-il pris autant de temps de lancer l'EUROD ?

Parce qu'en interne, je voulais vraiment m'assurer que tout le monde avait compris et que tout le monde était aligné. Quand je dis tout le monde, je dis vraiment tout le monde.

Nous sommes une entreprise familiale et entrepreneuriale avec un conseil d'administration qu'il fallait mettre complètement à l'aise sur le sujet. C'est complètement nouveau pour nous.

Et puis ce que beaucoup ne voient pas de l'extérieur, c'est que les banques ont des process. Nous devons passer par des comités de nouveaux produits pour valider le lancement d'un nouveau produit. Nous en avons fait plus de trois. Cela fait 30 ans que je suis chez ODDO et cela ne m'était jamais arrivé (rires), mais c'était normal parce que c'est un vrai shift.

Sur la partie technique, avez-vous fait des choix différenciants avec ce stablecoin ?

Nous avons fait le choix de partir sur Polygon (blockchain de seconde couche sur Ethereum). C'est un choix un peu différent des autres. Nous avons choisi Polygon en premier parce qu'ils sont en Proof of Stake et parce que c'est une blockchain compatible EVM.

Par la suite, nous pourrons porter le smart contract sans problème sur d'autres blockchains compatibles EVM, notamment Ethereum si demain nous voulons déployer directement sur Ethereum.

En plus de la compatibilité de Polygon avec d'autres blockchains, il y a aussi l'aspect coût. Nous savons que les frais sur Ethereum sont imprévisibles. Du jour au lendemain, on peut passer à 20 euros de frais pour la moindre transaction. Se lancer sur Ethereum remettait en cause tout le raisonnement consistant à dire que nous baissions les coûts grâce à la blockchain.

En même temps, l'écosystème d'Ethereum est beaucoup plus développé que celui de Polygon…

Vous avez raison, mais nous savons aussi qu'au lancement d'un stablecoin, la majorité des échanges se font sur les plateformes crypto. Sur un Exchange, que ce soit sur Polygon, Ethereum ou n'importe quelle autre blockchain, il n'y a pas vraiment de différence.

Si dans trois mois nous devons être sur une autre blockchain - Ethereum, Solana ou d'autres - nous sommes complètement ouverts et prêts à évoluer. C'est ce que font tous les autres stablecoins.

Vous avez choisi Bit2Me comme premier partenaire pour le listing de l'EUROD. Pourquoi cet exchange ? Comment s'est fait ce choix ? D'autres partenariats sont-ils prévus dans les mois à venir ?

Nous avons choisi Bit2Me principalement pour leurs volumes intéressants en stablecoin euro. Bit2Me est une plateforme espagnole également implantée en Amérique du Sud, avec des flux de rémittance en stablecoin. Ils sont réglementés MiCA et respectent donc les mêmes règles de compliance et de régulation que nous et les banques espagnoles.

Nous aurions pu choisir des acteurs plus internationaux, mais nous pensons que pour promouvoir l'euro, les acteurs européens sont les mieux placés. Aujourd'hui, nous avons démarré avec Bit2Me en Espagne. Demain, nous travaillerons avec des acteurs en France, puis en Allemagne, et ainsi de suite.

Tout le monde pourra accéder à votre stablecoin, du retail au corporate ? N'y a-t-il pas de système particulier de KYC ou KYB ?

Oui, tout le monde. Nous effectuons un contrôle sur les distributeurs et nous maintenons une liste noire de wallets, ceux bloqués par le Financial Action Task Force (FATF).

En termes de distribution, quel type de client souhaitez-vous toucher ? À quoi ressembleront les 6 à 12 prochains mois ?

Dans un premier temps, nous ciblerons les acteurs déjà présents dans l'écosystème crypto, ceux qui souhaitent se protéger du risque de marché en passant en stablecoin plutôt qu'en fiat. C'est l'usage le plus évident et le plus utile pour de nombreux investisseurs crypto.

Notre vision du développement d'un stablecoin repose d'abord sur l'accessibilité : permettre aux utilisateurs d'y accéder le plus facilement possible. Nous viserons donc plusieurs exchanges centralisés, puis potentiellement des exchanges décentralisés pour une accessibilité encore plus large.

Pour que les gens utilisent votre stablecoin, il faut des incitations. C'est exactement la stratégie de SG Forge (filiale de Société Générale) : face à une capitalisation qui stagnait, ils ont rendu possible le placement de leurs stablecoins euro et dollar sur Morpho et 1inch avec des rendements à la clé. Est-ce que c'est une piste que vous explorez ?

Oui, nous avons des projets équivalents. Les détenteurs de l'EUROD pourront générer du rendement onchain. Nous sommes en discussion avec des partenaires. (Morpho selon des informations de The Big Whale, NDLR). C’est une histoire de mois.

Comme vous le savez, la réglementation MiCA interdit la distribution directe de rendement en Europe, mais rien n'empêche les détenteurs des stablecoins de les placer. Cela en fait un outil de placement, et avec ODDO BHF comme émetteur, EUROD permettra de générer du rendement onchain à risque réduit.

Quand on parle de stablecoin, il s'agit d'un outil qui a plusieurs usages. En privilégiez-vous un seul ? Un produit d'investissement pour la DeFi, ou un outil de paiement ? Avez-vous choisi une direction pour l'EUROD ?

Dans un premier temps, nous allons davantage développer la partie produit financier et rendement, puis viendra l'aspect paiement. Nous regardons pour de potentiels partenariats avec des fournisseurs de cartes crypto. Mais comme vous le savez, les besoins sur le paiement sont moins importants en Europe où le système de paiement reste encore efficace même s’il est évidemment améliorable.

Quelle est la différence entre un stablecoin et un money market fund tokenisé ?

Le money market fund, par définition, génère du rendement. C'est un produit différent. Lorsqu'il est bien conçu, comme l'a fait Spiko, il est liquide en quelques jours et devient attractif. Mais c'est un produit financier, pas le cash de la blockchain. Le stablecoin, lui, est le cash de la blockchain. Ce sont deux produits fondamentalement différents.

Et par rapport au tokenized deposit de JP Morgan ?

C'est quelque chose que nous regardons de près parce que notre stablecoin est adossé au bilan de la banque.

La réglementation européenne permet en effet aux banques de la zone euro de créer un stablecoin dont la réserve est garantie par le bilan de la banque, et pas par des réserves séparées comme pour des acteurs comme Circle. N'est-ce pas un problème ?

Nous allons continuer de garantir la réserve du stablecoin 1 pour 1, mais avec le bilan de la banque. Le risque de contrepartie du stablecoin, c'est directement ODDO BHF.

Comment cela va-t-il marcher ? De quoi sont constituées les réserves ?

Il s'agit de la gestion actif-passif de la banque.

Au passif, nous avons des passifs courts : dépôts clients et émissions de stablecoin. En face de ces passifs courts, nous avons des actifs extrêmement courts : dépôts bancaires, dépôts à la banque centrale.

Pour les passifs plus longs, comme les comptes à terme de nos clients, nous considérons qu'une partie des dépôts peut être placée à moyen terme. C'est la gestion actif-passif classique d'une banque, encadrée par les ratios de liquidité et de solvabilité.

Notre but est de rester liquides à 100 % au jour le jour.

Dans ce cas, on a du mal à voir la différence avec les dépôts tokenisés de JP Morgan…

Effectivement, nous nous classons dans la catégorie des dépôts tokenisés. Mais l'EUROD est un stablecoin car nous nous engageons à tout moment à le rembourser à 1 €. C'est la grande différence avec des dépôts tokenisés.

Même si l'EUROD est intégré avec tous nos autres actifs-passifs, nous maintenons du 1 pour 1 avec 100 % en liquidités, c'est-à-dire du cash ou des équivalents cash. Sinon ce n'est plus un stablecoin.

Rien ne vous contraint juridiquement à conserver le système de 1 pour 1 sur la réserve. Est-ce que vous pourriez utiliser l'EUROD pour votre activité de banquier qui est, tout simplement, de financer l'économie ?

Non. Le modèle bancaire permet théoriquement d'avoir une exposition supérieure aux actifs détenus. Peut-être que cela nous le permettrait, mais ce n'est absolument pas notre objectif. Nous voulons rester liquides sur ce stablecoin.

Donc vous n'utiliserez jamais ce mécanisme pour prêter plus que ce que vous avez ?

Ce n'est vraiment pas notre intention. En tant que banque, nous connaissons l'importance de maintenir des liquidités suffisantes. Nous avons traversé des crises, nous avons vu les crises bancaires américaines. La liquidité, c'est l'enjeu numéro un pour une banque.

Est-ce que les stablecoins des banques ne sont pas destinés à tous devenir des dépôts tokenisés ?

C'est une bonne question et je pense que c'est pour cette raison que JPMorgan a lancé ses dépôts tokenisés. Mais c'est un équilibre à trouver entre l'efficacité et la liquidité.

Vous avez lancé l'EUROD tout seul. Pourquoi ? Quand vous voyez des consortiums comme celui d’ING ou de Santander se lancer, que cela vous inspire-t-il ? Quelle est votre analyse ?

Je pense que nous avons fait le bon choix. Les consortiums sont complexes à organiser, à mettre en place et à gérer, avec de réels défis de gouvernance, notamment sur le modèle de revenus et de distribution commerciale. Les consortiums peuvent offrir une adoption plus large auprès de tous les clients des membres, ce qui est un avantage. Mais c'est plus long et pas sûr qu’ils voient forcément le jour.

Pourriez-vous rejoindre un consortium ?

Si l'occasion se présente, nous regarderons, mais quoi qu'il arrive nous garderons l'EUROD.

En termes d'objectifs, avez-vous une cible en tête ? 5 millions, 50 millions ?

Nous nous fixons souvent des objectifs, mais nous ne les quantifions pas en termes de market cap fixe car cela dépendra de l'évolution du marché.

Nous voulons avoir une part de marché significative et être parmi les premiers émetteurs de stablecoins en Europe. Si demain le marché atteint 10 milliards d'euros, notre market cap se comptera en milliards. S'il atteint 500 millions, ce sera en dizaines de millions. C'est une question de pourcentage.

Vous êtes disponible dans toute l'Union européenne. Envisagez-vous de vous étendre à d'autres régions, en Amérique du Sud par exemple ?

Cela fait partie des pistes que nous devons explorer en matière de paiement.

Le projet d'euro numérique de la BCE suscite beaucoup de contestations de la part des banques, notamment sur sa dimension retail et pas wholesale (interbancaire). Quelle est votre position sur le sujet ?

Nous ne comprenons pas non plus l'intérêt. Contrairement aux banques commerciales, nous ne sommes pas trop impactés car nous sommes une banque où les clients placent tout leur argent. Nous ne sommes donc pas directement concernés par le fait que du cash puisse migrer vers un euro numérique de la banque centrale.

Mais nous ne comprenons pas ce projet, surtout sous sa forme retail. Les stablecoins font très bien l'affaire. Ce n'est pas le rôle de la banque centrale ni de la BCE de proposer ce type de moyen de paiement au retail.

People in the article
Raphaël Bloch

Raphaël Bloch est CEO et cofondateur de The Big Whale, une plateforme indépendante d’intelligence de marché sur les actifs numériques, destinée aux acteurs des marchés financiers à travers une couverture éditoriale, de la recherche, un briefing hebdomadaire et des événements en présentiel. Il a cofondé The Big Whale en avril 2022. Au sein de la plateforme, il modère et anime des événements institutionnels réunissant banques, asset managers, custodians et fournisseurs d’infrastructure sur des sujets tels que le staking, l’on-chain yield, les stablecoins, le DeFi lending et la tokenisation. Il a modéré des panels lors d’événements organisés en partenariat avec Bitwise, Everstake, Gemini, Morpho, Hexarq, Coinhouse, Delubac, Franklin Templeton et l’Ethereum Foundation, à Londres et à Paris entre fin 2025 et mi-2026.

Avant de fonder The Big Whale, Bloch a travaillé comme journaliste aux Echos de décembre 2016 à mars 2020, puis à L’Express de mars 2020 à mars 2022. Il a également travaillé auparavant chez Reuters. Depuis septembre 2022, il exerce en parallèle le rôle de Business Analyst chez BFM Business. Il couvre le secteur crypto comme journaliste depuis 2016. Il est diplômé d’emlyon et du CFJ.

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