Intervenants
Construire la nouvelle monnaie : confidentialité, custody et infrastructure stablecoin
- Clarisse Hagège, Founder & CEO chez DFNS
- Antoine Hello, Director of Capital Markets chez Zama
- Jan-Oliver Sell, CEO chez Qivalis
Les banques à la croisée des chemins : s'adapter, se battre ou disparaître ?
- Luke Dufour, EMEA Compliance chez TRM Labs
- Nader Souri, MD & Head of Corporate Banking chez BNY
Fédérer 37 banques européennes autour des stablecoins, c'est déjà une réussite en soi
Qivalis n'a pas encore lancé ses opérations. Mais l'entreprise a accompli quelque chose d'autrement plus difficile : elle a rassemblé 37 banques européennes en tant qu'actionnaires à parts égales autour d'une infrastructure commune de stablecoin en euros. Chaque banque détient la même participation, aucune entité ne contrôle la structure, et les nouveaux entrants diluent l'ensemble des actionnaires de façon identique. Cette gouvernance, construite avant la moindre transaction, constitue le socle du projet.
Les choix d'infrastructure reflètent la réalité européenne :
- Dépositaire : Fireblocks, entreprise américaine, sélectionnée avant l'arrivée de l'actuel CEO
- Justification : aucune alternative pleinement souveraine et européenne n'existait à l'époque à l'échelle requise
- Stratégie à venir : diversification délibérée des fournisseurs à chaque couche de l'infrastructure, en commençant par la custody
Le problème que Qivalis cherche à résoudre avec son stablecoin en euros ne se limite pas à la réglementation. Il tient à la liquidité. Il n'existe aujourd'hui aucune profondeur réelle sur les marchés on-chain en euros : pas de carnet BTC/EUR, pas d'ETH/EUR, pas de perpétuels libellés en euros. Y parvenir suppose de construire le réseau, pas seulement le token.
Confidentialité et auditabilité peuvent coexister, pour 0,13 dollar
Les institutions citent systématiquement la confidentialité comme leur première exigence pour participer aux marchés on-chain. Jusqu'à récemment, l'hypothèse dominante était que les obligations d'auditabilité imposées par MiCA rendaient cette exigence irréalisable. La thèse de Zama est que ce dilemme est une fausse contradiction.
Grâce au chiffrement homomorphe intégral, une transaction entre deux banques peut être structurée de façon à ce que :
- le régulateur dispose d'une clé d'observateur et puisse auditer les montants à tout moment ;
- la vue publique indique seulement qu'une transaction a eu lieu, sans aucun montant visible ;
- le propriétaire du contrat intelligent définisse qui accède à quoi, sans transparence par défaut.
La première transaction confidentielle sur Ethereum mainnet a été exécutée le 31 décembre. Coût total : 0,13 dollar. Pour les flux wholesale et institutionnels, ce montant est négligeable. Pour les micropaiements, il ne l'est pas. Le cas d'usage visé est le marché wholesale, non les paiements grand public, et pour ce marché le coût est sans pertinence.
La souveraineté européenne en matière de finance numérique est un problème d'action collective
Le choix de Fireblocks par Qivalis a suscité une réaction publique de Clarisse Hagège, qui a conduit directement à une discussion en panel. Son argument est plus précis qu'un simple appel au patriotisme économique : la souveraineté dans l'infrastructure des actifs numériques ne s'obtient pas par la décision isolée d'une institution. Elle suppose que l'ensemble de l'écosystème avance ensemble.
La réponse de DFNS prend la forme d'une architecture produit fondée sur la maîtrise plutôt que sur la géographie. La banque possède l'infrastructure en totalité, elle n'est pas fournie en SaaS hébergé sur des clouds américains, et aucun lien résiduel ne subsiste avec le prestataire une fois le déploiement effectué. DFNS a annoncé un repositionnement lors de l'événement : l'entreprise se présente désormais comme une plateforme de core banking pour les actifs numériques, intégrée nativement avec Murex, Temenos et les autres systèmes bancaires existants. Elle traite aujourd'hui environ 1 % du volume mondial de stablecoins.
L'enjeu plus large est le suivant : les banques vont opérer deux rails parallèles pendant au moins vingt ans. La première phase d'adoption des actifs numériques a nécessité des POC de tokenisation en silo. La phase suivante requiert un système de core banking capable de réconcilier simultanément l'activité en monnaie fiduciaire et en actifs numériques.
Les banques ne perdront pas, mais certaines activités disparaîtront
La réponse unanime à la question posée en titre du panel : non. Les banques ne perdent pas si les stablecoins s'imposent. Le cadre réglementaire place les banques à chaque couche de l'infrastructure stablecoin. BNY assure la custody de Bitcoin, d'ETH et de stablecoins, gère les réserves d'émetteurs de stablecoins dont Circle, et a lancé des dépôts tokenisés en janvier 2026. 70 % des revenus de BNY sont récurrents. L'établissement ne dépend pas de la marge nette d'intérêt. L'essor des stablecoins crée de nouvelles lignes de revenus : gestion des réserves, mobilité du collatéral, infrastructure de règlement.
Mais une prédiction de Clarisse Hagège s'est révélée plus précise et plus inconfortable :
- l'activité FI au sein des banques (intermédiation des paiements interbancaires) est « condamnée à disparaître » à un horizon de dix ans ;
- les néobanques adoptent déjà les stablecoins non pour accéder à la DeFi, mais pour optimiser leurs rails internes et exclure totalement les banques de leurs chaînes de paiement ;
- ce qui subsistera : les relations de crédit, la custody, l'infrastructure de conformité ;
- ce qui se contractera : les commissions perçues sur le mouvement de fonds entre institutions.
Luke Dufour, de TRM Labs, formule la ligne de partage différemment : les banques qui interdisent encore les dépôts et retraits vers des plateformes crypto perdront. Celles qui gèrent les réserves d'émetteurs de stablecoins et construisent des dispositifs de conformité se maintiendront dans la compétition. Celles qui émettent leurs propres stablecoins définiront la prochaine génération de l'infrastructure.
Les équipes de conformité courent après la vitesse des acteurs malveillants
La transparence de la blockchain est un atout pour les enquêteurs. Les frustrations propres à la lutte traditionnelle contre la criminalité financière, retracer des fonds à travers des chaînes de banques correspondantes et attendre des jours entiers des réponses, disparaissent lorsque le registre est public. Mais cette même rapidité qui profite aux utilisateurs légitimes profite autant aux acteurs malveillants.
TRM Labs a lancé le Beacon Network en réponse à ce constat :
- les forces de l'ordre signalent un actif illicite on-chain (non pas un portefeuille, mais l'actif lui-même) ;
- l'actif est suivi en temps réel dans ses déplacements à travers l'écosystème ;
- lorsqu'il atteint un membre du Beacon Network, une alerte se déclenche et met directement en relation la plateforme concernée avec l'officier chargé de l'enquête ;
- les acteurs alignés sur l'État iranien qui financent des programmes d'armement via des stablecoins constituent actuellement un axe de travail actif pour l'équipe de renseignement sur les menaces de TRM.
L'écart de maturité en matière de conformité entre les institutions est considérable. Certaines équipes en sont encore aux sessions d'introduction aux cryptoactifs. D'autres ont déjà bâti des dispositifs complets de conformité pour les actifs numériques. Le facteur déterminant, selon Luke Dufour, n'est pas la réglementation. C'est la formation, et la volonté des équipes de conformité de la solliciter avant que le métier ne les y contraigne.
Conclusion
Amsterdam a produit une réponse plus nette que la question ne le laissait espérer. Stablecoins et banques ne s'affrontent pas. Ils entretiennent une relation de dépendance mutuelle : chacun a besoin de l'autre pour atteindre l'échelle. La question la plus pertinente n'est pas de savoir si les banques survivront, mais lesquelles construiront l'infrastructure nécessaire pour tirer parti de cette transition, et lesquelles attendront une clarté réglementaire qui arrivera trop tard. Au vu des éléments actuels, l'écart entre ces deux groupes se creuse plus vite que la plupart des responsables conformité présents dans la salle ne sont prêts à le reconnaître.


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