Tout a commencé discrètement le mercredi 9 octobre à 15h (heure de Paris). Pékin annonçait ce jour-là de nouvelles restrictions sur l’exportation de terres rares, ces matériaux indispensables à la fabrication des semi-conducteurs et des technologies vertes.
Désormais, tout produit contenant plus de 0,1 % de terres rares d’origine chinoise devrait obtenir une autorisation préalable du gouvernement pour être exporté. L’annonce est d’abord passée inaperçue, mais elle a rapidement enflammé les cercles politiques et financiers, où elle a été perçue comme un signe avant-coureur d’une nouvelle escalade commerciale entre la Chine et les États-Unis.
Le véritable tournant s’est produit le jeudi 10 octobre vers 22h30 (heure de Paris). Alors que le Bitcoin reculait modestement de 121 000 à 117 000 dollars, d’importantes positions short (baissières) ont soudainement été ouvertes sur la plateforme Hyperliquid. Trente minutes plus tard, à 22h57, Donald Trump annonçait sur son réseau Truth Social l’imposition de droits de douane de 100 % sur les importations chinoises, en réponse à la décision de Pékin.
En à peine vingt minutes, le Bitcoin s’est effondré à 104 000 dollars, soit une chute de 15 %. Des comptes fraîchement créés qui avaient parié à la baisse ont clôturé leurs positions presque instantanément, empochant 192 millions de dollars de profit. De nombreux observateurs y ont vu un délit d’initié sans que cela puisse être vérifié.
L’onde de choc a été immédiate et d’une ampleur inédite. L’open interest global (le montant total des positions ouvertes sur les produits dérivés) a été divisé par deux. Sur Bitcoin, il est passé de 67 à 33 milliards de dollars, sur Ethereum de 38 à 19 milliards, et sur les altcoins de 43 à 31 milliards.
Les pertes ont été vertigineuses : certaines cryptomonnaies comme Sui ont perdu jusqu’à 80 % de leur valeur en cinq minutes, tandis que le jeton ATOM s’est effondré de 99,99 % sur un exchange.
En l’espace de quelques heures, plus de 19 milliards de dollars de positions à effet de levier ont été liquidés, selon les données de Coinglass, dont près de 90 % sur le côté long.
À la fois en pourcentage et en valeur absolue, l’épisode a dépassé le flash crash de 2021 et même l’effondrement de FTX en 2022.
Un excès d’effet de levier chez les traders
Ce chaos s’explique avant tout par l’effet de levier. Dans un environnement où les traders étaient massivement positionnés à la hausse, la moindre correction a déclenché une cascade de liquidations.
Les positions longues, incapables de maintenir leur marge, ont été fermées de force, provoquant une spirale de ventes automatiques qui a accentué la chute. Les market makers, voyant la profondeur de carnet s’évaporer, ont retiré leurs ordres pour se protéger, asséchant encore la liquidité. Les funding rates (taux de financement entre longs et shorts) ont explosé, forçant encore davantage de positions à se clôturer. En quelques heures, la mécanique s’est emballée jusqu’à l’effondrement.
>> Les techniques des market makers pour manipuler les marchés
Le cœur du problème réside dans la structure des contrats perpétuels, ces produits dérivés sans échéance qui dominent le marché crypto. Leur fonctionnement repose sur un équilibre strict entre acheteurs et vendeurs : chaque dollar gagné d’un côté est perdu de l’autre. Lorsque les positions longues ne peuvent plus être maintenues, elles sont liquidées, et si le prix de liquidation dépasse la marge restante, c’est le fonds d’assurance de la plateforme qui absorbe la perte.
Quand ce fonds ne suffit plus, les exchanges activent le mécanisme d’auto-désendettement (ADL), qui force la clôture de certaines positions gagnantes pour préserver l’équilibre global (c’est le cas chez Hyperliquid notamment).
C’est exactement ce qui s’est produit dans la nuit de jeudi à vendredi, au plus fort de la panique. Même les traders profitant de la baisse ont vu leurs positions fermées de force, car le système ne trouvait plus de contreparties.
Sur Hyperliquid, le HLP vault, qui centralise les liquidations et redistribue les pénalités aux fournisseurs de liquidité, a engrangé 40 millions de dollars de profits en une heure.
D’autres plateformes, comme Lighter, ont choisi une approche différente en absorbant elles-mêmes une partie des pertes, ce qui a entraîné plusieurs heures d’interruption de service. Ce dilemme (faut-il protéger les traders ou les apporteurs de liquidité ?) reste au cœur de la conception des plateformes décentralisées.
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Panique sur les plateformes d’échange
Les exchanges centralisés, eux, ont vacillé.
Binance, OKX, Bybit et d’autres ont connu d’importants ralentissements au moment le plus critique. Certains utilisateurs affirment avoir été liquidés faute de pouvoir passer un ordre. Binance a reconnu des dysfonctionnements temporaires et annoncé un programme de compensation de 283 millions de dollars.
Du côté de la DeFi, le protocole Aave a démontré une robustesse exemplaire : 180 millions de dollars de collatéraux ont été liquidés automatiquement en une heure, sans aucune dette résiduelle, grâce à un système d’oracles hybride mis à jour en partenariat avec Ethena Labs.
Le stablecoin USDe, adossé à de l’ether via un hedge en contrats perpétuels, a néanmoins connu un dépeg brutal jusqu’à 0,62 dollar sur Binance, avant de retrouver son ancrage grâce au maintien des rachats à parité sur le marché primaire.
L’épisode a illustré la vulnérabilité des oracles : lorsque chaque plateforme affiche des prix divergents, quelle référence retenir ? Aave a choisi de s’appuyer sur les preuves de réserves d’Ethena plutôt que sur les prix des CEX, ce qui aurait pu sauver jusqu’à 4,5 milliards de dollars de positions.
Ce qu’il faut retenir
Dans cette tempête, quelques acteurs sortent renforcés.
Aave a confirmé sa réputation de modèle de gouvernance et de gestion du risque. Hyperliquid, malgré la violence du choc, a tenu sans panne majeure et consolidé son image d’infrastructure robuste. Ethena, de son côté, a validé la solidité de son modèle en survivant à une crise extrême.
Mais derrière ces succès, la liste des perdants est longue. Les exchanges centralisés sont critiqués pour leurs failles techniques, les market makers pour avoir déserté au plus fort de la panique, et les traders particuliers pour avoir été broyés par un système qu’ils ne maîtrisent pas.
En tout, 1,6 million de comptes ont été liquidés, un record absolu, et la taille du marché des dérivés a été divisée par deux en quelques heures.
Ce week-end noir illustre la nouvelle nature du marché crypto, désormais pleinement intégré dans les dynamiques économiques mondiales. En quelques tweets, le président américain a déclenché une tempête financière d’ampleur planétaire, rappelant que la crypto ne vit plus en vase clos. Ironie du sort, Donald Trump, devenu l’un des principaux promoteurs politiques du secteur depuis son retour à la Maison-Blanche, aura provoqué la pire journée de son histoire.
Au-delà du choc immédiat, l’épisode marque un tournant : le marché crypto, qui aspirait à l’autonomie et à la résilience, se découvre vulnérable aux caprices de la géopolitique. Pour espérer devenir un pilier de la finance mondiale, il devra désormais prouver qu’il peut encaisser non seulement la spéculation, mais aussi la politique.
>> Briefing - L’état du marché crypto au 3ème trimestre 2025







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